Ce qui devrait faire peur

Le drame du Québec ce n'est pas la peur qui tenaille le peuple, c'est la vacuité de sa classe politique qui danse sur le pont du Titanic. C'est cela qui devrait faire peur.

Chronique de Robert Laplante

La convergence nous aura encore une fois donné de ses meilleurs fruits ! Une entrevue à la télé, relayée à la une du journal du lendemain. Ça c'est de l'info-bussiness ! Il faut s'estimer heureux de bénéficier d'un tel espace médiatique.
Que serions-nous, en effet, sans un grand titre comme on vient de nous faire : « Un peuple de peureux » nous lance à la figure le Journal de Montréal (1er décembre) qui rajoute en sur-titre que Jean-Pierre Ferland ne croit plus à la souveraineté ? Un peuple satisfait de lui-même sans doute, tant il est évident que ce sensationnalisme témoigne d'une propension à l'auto-dénigrement franchement malsaine. Il fallait se rendre à la page 69 du même canard, non pas tant pour en apprendre davantage que pour deviner que le propos avait un certain contexte, que le chanteur a peut-être fait quelques nuances tout en pensant ce qu'il a dit penser.
Au total, cependant, cela n'avait pas beaucoup d'importance, ces nuances, la mise en contexte, le renvoi à l'émission télévisée. L'essentiel, on l'aura compris, c'est le titre racoleur qui mise, au moins autant qu'il l'induit, sur un climat de morosité défaitiste. Que cela soit dit avec mépris ou compassion, avec arrogance hautaine ou empathie, le thème de la peur témoigne toujours du consentement à l'impuissance. Notre peuple a le dos large. Et ils sont nombreux ici à lui trouver des travers pour mieux fuir les exigences de la situation. Et pour en faire un bouc-émissaire utile pour mieux éviter de poser la question de la responsabilité d'une élite politique sinon coupée du réel, du moins incapable de le saisir pour vraiment amener le Québec à se projeter.
La peur ? So what ! Quand même il y en aurait, quand même il y aurait des motifs de la justifier, qu'est-ce que cela change ? Peureux et puis après ? A supposer que cela soit vrai, cela n'est jamais une explication. Il n'y a rien de déshonorant à avoir peur. C'est même une condition de survie essentielle puisque la peur témoigne d'un rapport au réel. Perception exagérée ou même infondée, la peur avouée, la peur affrontée fait partie de la démarche d'émancipation. Si c'est un fait, il se dépasse. Si c'est un fantasme, on peut s'en affranchir. Tout est affaire de transformation du réel. Cela renvoie à l'action, à la volonté d'agir, à la pertinence de s'y donner des moyens appropriés dans une démarche authentique.
La vérité, c'est moins que notre peuple soit peureux que le fait que le thème de la peur soit une figure idéologique utilisée pour expliquer l'échec de la mobilisation. Imputer au peuple une réticence qui ne tiendrait qu'à lui-même et à ce qu'il serait supposément en sa nature, c'est faire fausse route. Le thème de la peur n'est jamais que la figure inversée du refus de miser sur l'engagement et l'appel au dépassement. S'il y a des motifs de s'inquiéter devant les difficultés de faire l'indépendance il appartient à ses promoteurs de démontrer par la parole, par le geste et par la confiance que nous avons tout ce qu'il faut pour triompher de l'adversité. C'est seulement ainsi que le combat répond aux exigences de la dignité.
Prophétiser par la peur, c'est avouer non seulement un échec, c'est reconnaître le vide des discours d'appel à l'indépendance. Ou plutôt c'est reconnaître que l'indépendantisme a été vidé de sa substance, réduit à une rhétorique creuse pour mieux s'accommoder de la gestion provinciale et mieux consentir au rapetissement des perspectives, mieux s'habituer à la lente érosion de l'avenir. Se désoler par impatience, c'est une chose. Céder au fatalisme en s'inventant des tares populaires, c'en est une autre. Cela s'appelle inventer des alibis de démission.
C'est curieux, le thème de la peur n'est pas exploité avec tant de sensationnalisme au sujet des diverses manifestations de l'impuissance dans laquelle notre société s'enlise. Comme si se soumettre à l'ordre canadian était sans péril. Comme si la minorisation ne comportait rien de débilitant, comme si elle n'avait pas de prix et se faisait sans conséquences. Cela ne devrait pas faire peur ? C'est parce que le consentement à l'ordre des choses fait partie de la logique même de la domination qui s'exerce sur nous. Ceux-là qui en profitent et les inconditionnels du Canada ne ratent jamais une occasion de le présenter comme la normalité rassurante.
Et c'est à cette construction du réel que servent les grandes manœuvres de la guerre psychologique qu'on nous livre. On ? L'État canadian, bien sûr, et il est bon de le rappeler alors que le [juge chargé de l'enquête sur Option Canada vient de demander un autre report->3154]. On ? Avec tout ce qu'on a appris de collusion entre l'establishment d'affaires et le gouvernement d'Ottawa. On ? Avec toute la nausée que devrait nous inspirer les dirigeants d'un journal qui accorde une chronique à Sheila Copps, une fanatique mange-Québec qui a joué un rôle aussi sournois qu'efficace dans le déploiement d'un arsenal de guerre idéologique à Patrimoine Canada et ailleurs. On ? Avec toute la lâcheté des notables de tous les camps politiques qui font semblant que nous pouvons disposer de notre avenir dans un fair play sans adversaire. On ? Avec toute la vacuité de ces discours qui refusent de prendre acte de l'enfermement juridique et politique dans lequel nous sommes condamnés à nous user à quémander pour toujours mieux nous accommoder de demi-mesures, de symboles creux et d'une vie agonique en état de sous-oxygénation chronique. On ? Avec tous ces pédants qui s'emploient à toujours minimiser les pertes, à éternellement diluer la responsabilité.
Les discours sur la peur ne servent pas qu'à démoraliser. Ils servent à retourner contre nous-mêmes une énergie qui fait peur à nos partis politiques et à nos leaders. Ils sont toujours prêts à transiger en monnaie de singe pour n'avoir pas à agir avec les moyens appropriés. Pour n'avoir pas à composer avec un mouvement qui pourrait bien leur pousser dans le dos tellement est grande l'exaspération de se faire pelleter de la boucane. Leurs hésitations, leurs contorsions, leurs conduites velléitaires ne font que renforcer la peur chez ceux qui l'éprouvent, en l'accréditant par l'effet miroir que produisent leurs propres réticences à dire les choses franchement et surtout, à s'engager à en assumer les conséquences - dont celles, par exemple, qui découleraient du fait de ne pas séparer le mandat et l'option. Chez les autres, qui n'ont pas peur mais n'en peuvent plus d'assister à ces éternelles conduites dilatoires, c'est la confiance qui s'érode, non pas en notre peuple, non pas en la nécessité qu'un jour il s'affranchisse, mais bien la confiance en la capacité des porteurs de se montrer à la hauteur des idéaux dont ils se réclament.
Les sparages récents sur la nation ne sont rien en comparaison des consentements qui sont donnés chaque jour au rapetissement des perspectives dans lesquelles toute la classe politique se laisse entraîner. Le régime canadian se fait de plus en plus unitaire, il nous impose de plus en plus durement des façons de penser et des modes d'agir et notre classe politique au complet tente de faire croire aux vertus des victoires symboliques. La coupure avec le réel ne pouvait être plus complète. Le drame du Québec ce n'est pas la peur qui tenaille le peuple, c'est la vacuité de sa classe politique qui danse sur le pont du Titanic. C'est cela qui devrait faire peur.
Notre Assemblée nationale, le gouvernement du Québec, nos grandes institutions stratégiques ont de moins en moins de contrôle réel sur l'évolution de notre destinée. Tout le monde fait semblant de ne pas s'en apercevoir et s'épuise à produire l'illusion que tout cela ne serait que chicanes administratives, que problèmes d'intendance. Ce n'est pourtant pas de l'ordre des moyens. Nous sommes dépossédés du pouvoir de fixer les finalités c'est-à-dire de définir l'avenir. Nous sommes condamnés à nous accommoder des moyens et de la zone de tolérance que nous fixe une majorité étrangère et hostile à ce que nous sommes. Et cette dépossession n'est pas nommée par notre classe politique qui valse sur les airs qu'Ottawa lui impose.
L'[Indirect rule->www.vigile.net/pol/colonie/bariteaurule.html] faisant bien les choses, c'est à Montréal que le PLC s'est choisi un nouvel aspirant au poste de chef d'orchestre. Celui-là ne sera pas sur le pont du navire Québec, il se contentera de diffuser, à partir d'Ottawa, les airs de folklore que les élites québécoises velléitaires s'emploieront à prendre pour des créations contemporaines. La classe médiatique fera le relais. Pris entre rhétorique creuse, épouvantail et minorisation en marche, le débat québécois risque de n'être plus qu'un théâtre d'ombres où s'agiteront des formes désarticulées. Une immense énergie collective se perd dans les conduites dilatoires qui consistent à se penser dans l'univers de l'adversaire. Il y en a trop ici qui s'imaginent que l'arrivée d'un nouveau guignol changent la donne. Ils sont trop nombreux à compter sur son arrogance pour marquer dans les sondages. C'est là encore s'imaginer que l'effet repoussoir compensera pour le refus de prendre l'initiative. L'électoralisme les émoustille déjà assez pour les convaincre de ne pas trop s'en faire avec les nécessités du passage à l'acte. L'attentisme peut connaître bien des métamorphoses.

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Robert Laplante148 articles

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Robert Laplante est un sociologue et un journaliste québécois. Il est le directeur de la revue nationaliste [L'Action nationale->http://fr.wikipedia.org/wiki/L%27Action_nationale]. Il dirige aussi l'Institut de recherche en économie contemporaine.

Patriote de l'année 2008 - [Allocution de Robert Laplante->http://www.action-nationale.qc.ca/index.php?option=com_content&task=view&id=752&Itemid=182]





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