L' horizon de la médiocrité

Chronique de Robert Laplante


[Christisan Rioux, le correspondant du Devoir à Paris s'en est retourné au travail tout ébaubi.->1359] Son séjour de deux mois au Québec «jovialiste» et au royaume de l'ouverture mollassonne l'a secoué. Il s'est retrouvé chez lui comme dans un cirque, écrit-il, énumérant les sujets, les thèmes et les phénomènes qui l'ont laissé pantois devant ce qu'il a vu et retrouvé de la belle province.
C'est tout un choc culturel qu'il a subi, le pauvre. Quand on ne vient pas souvent, la province est dure à prendre. A petite dose, ça va toujours, on s'intoxique. On se console aussi, souvent. Mais on s'intoxique quand même, parce que la p'tite vie, ça use. Alors on se console de ne pas trop se désoler, de se trouver bon quand même de ne pas trop se décourager. Transposée aux affaires de la culture et de l'État, cela nous donne la fameuse «fatigue culturelle», cet étrange mélange d'entêtement et de résignation dont a si bien parlé Hubert Aquin.
Les sujets peuvent varier, Rioux aurait pu en choisir d'autres. En vérité, ce n'est pas tant le contenu qui lui a donné le tournis que le contenant, le cadre dans lequel le Québec qui s'en va nulle part, essaie de se penser sans trop d'efforts. Tellement ouvert sur tout qu'il en oublie de se placer au centre de son monde. Tellement avide de se convaincre de marcher dans le sens du progrès qu'il peine à voir dans ce qui lui arrive des motifs d'arrachement.
Le Québec se déréalise. Au point de ne plus parvenir à se nommer sans malaise. A s'intéresser à lui-même sans remords.
Mais cela n'empêche rien. Le babillage, le tourbillon des jours, le spectacle du monde. Tout cela meuble. L'espace médiatique surtout. Assez indigent pour avoir perdu jusqu'aux repères qui lui permettaient d'en juger. La facilité y règne, le récit qui s'y construit s'épuise dans tous les cultes de la distraction. Le Devoir y surnage à peine. Quant à Télé-Québec, pour ce qu'il en reste...
Ce n'est pas la morosité qui règne. C'est le politique qui se dissout. C'est notre façon de construire le vivre ensemble qui s'abîme dans une médiocrité à faire frémir. Mais on ne se voit plus aller.
Ce gouvernement est tellement en phase avec ce que le Canada fait de nous, que tout dans ce qu'il dit et fait suinte la résignation hypocrite, la braderie sournoise. Si cela ne renvoyait qu'à la médiocrité politicienne, ce serait triste sans être trop inquiétant. Mais c'est plus grave, parce que, ce que ce gouvernement risque de tuer par son cynisme d'inconditionnel du Canada, c'est la représentation de nous-mêmes comme nation. Tout dans sa conduite transpire la mentalité d'assisté, le quémandage, la débrouille de mendiant. Il nous voit petits, nous représente serviles et rampants. Son travail idéologique est littéralement toxique pour notre vie nationale.
En tournant d'une région à l'autre en lançant à qui veut bien les attraper, les nananes et les bouts de routes, notre premier sous-ministre ne joue pas au Père Noël mais bien plutôt au vulgaire vendeur de robine. Peu importe le vin pourvu qu'on ait l'ivresse, a-t-il lancé partout dans villes et villages en multipliant les annonces pour mieux étourdir les badauds, faire vibrer les sondeurs. Et tenter de faire oublier l'incroyable fumisterie de tout cela.
Il annonce une route pour la Côte Nord et le financement n'est pas attaché. Même le ministre fédéral n'en a pas entendu parler. Ceux-là qui voudraient s'indigner ne s'aperçoivent peut-être pas que cette bêtise en cache une autre, plus grosse encore - et plus grave. Ce que Jean Charest a annoncé aux nord-côtiers, c'est qu'ils devront vivre comme des citoyens de deuxième ordre puisque la route ne sera pas conforme aux standards du ministère des Transports. Il faut le faire, mais tout à coup que ça marcherait : on tire une poignée de dollars pour occuper les élites locales et leur faire dire qu'une piste forestière, c'est mieux que rien.
Il promet que nos enfants brilleront parmi les meilleurs alors que la réforme de l'éducation achève de brûler les voyants «panique» de tous les tableaux de bord.
Il annonce une maison pour l'OSM, mais on ne sait rien non plus du financement., du calendrier de réalisation, du concept architectural. Tout le monde a avalé la chose en tentant de se faire accroire que cette fois serait la bonne parce que la chose est placée sous le totem du PPP.
Il annonce 320 millions pour le secteur post-secondaire, mais on ne sait d'où vient l'argent ni quand il sera versé. Il devrait venir d'Ottawa et cela devrait suffire à rendre l'affaire crédible...
Il met en vente une partie du parc d'Orford et il faudrait qu'on s'imagine bien partis pour le développement durable parce que le gouvernement va applaudir à la création du parc régional du tsé-veux-dire, le tout agrémenté de promesses de bouts de routes, d'équipements touristiques et de comités de concertation.
Même le si lisse docteur Couillard n'en revient tout simplement plus de la bonne gestion libérale. L'heure ne serait plus grave en ce qui concerne le taux de croissance des dépenses en santé, il nous a servi des pirouettes pour mieux nous démontrer qu'il pouvait faire des culbutes sans s'étourdir. Il nous fera le coup de la multiplication des grabats.
Et ce n'est pas fini. L'automne va nous en valoir d'autres.
Le Québec ne se voit plus aller. Il dérive. Il patauge dans l'improvisation malavisée, subit le travail bâclé. Et s'habitue à se faire ballotter à vau-l'eau. C'est le règne du broche-à-foin, la médiocrité devient la norme. Cela aide pour faire baisser les attentes et cultiver le cynisme. Et c'est insidieux, parce que la médiocrité enveloppée dans la novlangue de l'excellence finit par tout engluer, même ceux qui devraient être les premiers à la combattre.

Il y a un danger plus grave que celui de voir notre gouvernement sombrer dans une telle indigence, c'est celui de voir les attentes baisser à l'égard de l'Opposition qui pourrait bien être tentée de se la faire facile en se contentant de jouer pour paraître moins pire. Après tout, les gouvernements se battent eux-mêmes...

Il faut être exigeant envers l'Opposition. Les souverainistes ne doivent pas se contenter d'offrir un bon spectacle en Chambre. Il leur faut se tenir au-dessus de cette petite politique.
Nous attendons d'eux qu'ils aillent au-delà de la dénonciation de la politique des dossiers bâclés et des affaires mal fagotées.
Nous attendons d'eux qu'ils combattent le consentement à l'insignifiance provinciale par des interventions qui, toujours, devront incarner une vision nationale claire et fermement exprimée.
Nous n'attendons pas d'eux des litanies sur le référendum ou des mantras sur le projet de pays.
Nous attendons d'eux qu'il définissent, interprètent et lisent le Québec réel, et non pas celui que nous distillent les forces qui le tiennent dans la pensée annexée, à la merci du clientélisme puant et de l'oblitération de notre réalité nationale.
Nous attendons d'eux qu'ils canalisent la poussée nationale indispensable pour casser les carcans.
Nous attendons d'eux, en tout temps et en toutes choses, une posture et une politique indépendantistes.
Nous attendons d'eux qu'ils nous arrachent à «l'empois de mort» dont parle Gaston Miron.
Nous exigerons d'eux qu'ils fassent de la politique en refusant l'horizon de la médiocrité provinciale.

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Robert Laplante136 articles

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Robert Laplante est un sociologue et un journaliste québécois. Il est le directeur de la revue nationaliste [L'Action nationale->http://fr.wikipedia.org/wiki/L%27Action_nationale]. Il dirige aussi l'Institut de recherche en économie contemporaine.

Patriote de l'année 2008 - [Allocution de Robert Laplante->http://www.action-nationale.qc.ca/index.php?option=com_content&task=view&id=752&Itemid=182]





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