Bourses: la Caisse est inquiète

L'AMF tiendra des audiences sur le projet de fusion Toronto-Montréal

Bourse - Québec inc. vs Toronto inc.

Écrit dans le ciel depuis un certain temps, le projet d'acquisition de la Bourse de Montréal par la Bourse de Toronto a reçu hier un accueil prudent dans les cercles du pouvoir. Alors que Québec demandait à l'Autorité des marchés financiers (AMF) de tenir des audiences publiques, la Caisse de dépôt y allait d'une longue liste d'interrogations.

Attaquée de toutes parts dans le créneau des actions alors que sa consoeur montréalaise a le vent dans les voiles dans celui des produits dérivés, la Bourse de Toronto a dévoilé hier un projet de 1,3 milliard dont un des principaux arguments est davantage émotif que financier: la Bourse de Montréal ne quittera pas la rue Saint-Jacques.
La Bourse de Montréal a fait valoir des impératifs économiques. La fusion des Bourses partout dans le monde rend la concurrence de plus en plus féroce, a dit son président, Luc Bertrand. «Lorsque tout se consolide de plus en plus vite, vous ne pouvez pas rester immobile et croire que le statu quo est une option», a-t-il dit lors d'une conférence téléphonique. Prié de dire ce que gagne Montréal au juste, il a dit que c'est «la pérennité».
La consolidation n'est pas nécessairement terminée: à Bay Street, un analyste évoquait déjà l'idée d'une Bourse étrangère qui débarquerait un jour pour avaler cette nouvelle entité. À ce chapitre, l'entente d'hier comprend deux éléments intéressants. D'abord, dans la compagnie fusionnée, aucun actionnaire ne pourra détenir plus de 10 % des actions. Cette règle est déjà en vigueur au sein des deux places boursières. Deuxièmement, pour modifier la règle, il faudra la bénédiction de la Commission des valeurs mobilières de l'Ontario et de l'AMF.
Ne semblant pas s'opposer pas au regroupement des deux Bourses comme tel, la ministre des Finances, Monique Jérôme-Forget, s'est réjouie de constater le maintien de l'expertise montréalaise dans le secteur obscur, mais en très forte croissance, des produits dérivés.
«Ce projet répond aux priorités défendues par le gouvernement du Québec, soit que la Bourse de Montréal conserve l'exclusivité des produits dérivés, que la Bourse du carbone soit à Montréal et que l'AMF continue de réglementer ce secteur d'activité», a dit la ministre. Celle-ci a dit que la transaction démontre parfaitement l'importance de maintenir un organisme réglementaire au Québec, plutôt que d'avoir une seule agence nationale.
Pour avoir l'heure juste sur ce qui attend la Bourse de Montréal au sein de cette nouvelle entité appelée Groupe TMX, la ministre, «au nom de l'intérêt public», a cependant demandé à l'AMF de tenir des audiences. Le porte-parole de l'organisme de surveillance, Frédéric Alberro, a affirmé qu'une séance de «deux ou trois jours» aurait probablement lieu en février.
La Caisse perplexe
Un désir d'en savoir plus s'est également manifesté à la Caisse de dépôt et placement du Québec, qui possède 8 % des actions de Montréal. «La Bourse a développé une expertise de pointe au niveau de produits dérivés. Nous souhaitons donc connaître les intentions de la Bourse de Toronto à cet égard avant de poursuivre notre analyse. Un débat public s'impose», a dit son président, Henri-Paul Rousseau.
La Caisse, a-t-il dit, veut savoir «si la fusion proposée est viable à terme». Par cela, M. Rousseau a fait référence à la concurrence que subit la Bourse de Toronto de la part des systèmes boursiers «alternatifs» et de la part des Bourses américaines. «Cela est d'autant plus important que le marché des produits dérivés, quant à lui, a de bonnes chances de connaître une forte croissance dans les années à venir», a dit M. Rousseau.
Le président de la Caisse voudrait aussi obtenir davantage d'information au sujet du rôle québécois. «Nous nous interrogeons sur les principes et les règles de gouvernance qui s'appliqueront à la nouvelle entité. Quel sera le rôle des représentants québécois au conseil d'administration et au comité de direction? Où se situera le centre de décision? La réponse à ces questions est essentielle et préalable à une prise de position définitive sur ce projet», a dit M. Rousseau.
Un secteur florissant
La catégorie des produits dérivés fait référence aux options et aux contrats à terme, peu connus du grand public mais extrêmement populaires auprès des établissements financiers. Ils permettent de gérer le risque à l'intérieur d'un portefeuille de placements. Le baril de pétrole, par exemple, se négocie en fonction d'une livraison future, et fait donc partie de l'univers des produits dérivés.
Depuis la réorganisation des Bourses canadiennes en 1999 -- qui a vu Toronto s'occuper des grandes compagnies alors que Montréal s'est spécialisée dans les produits dérivés --, la direction montréalaise a profité de la popularité croissante de ce créneau. De 2000 à 2006, les revenus de Montréal sont passés de 32 millions à 79 millions, soit une hausse de 147 %. À Toronto, le chiffre d'affaires a crû de 60 %, passant de 218 à 352 millions.
Un pacte de non-agression entre les deux faisait en sorte que la Bourse de Toronto devait patienter jusqu'en mars 2009 avant de se lancer dans les produits dérivés, ce qu'elle avait l'intention de faire.
Droit de veto
Inscrite à la Bourse de Toronto depuis l'hiver 2007, la Bourse de Montréal a son propre conseil d'administration. Or, son statut d'organisme d'autoréglementation fait en sorte que tout changement à sa constitution -- comme la présente transaction -- doit faire l'objet d'une approbation par l'AMF.
M. Alberro n'a pas voulu s'avancer dans la grille d'analyse qu'utilisera l'AMF pour déterminer si elle approuve ou non la transaction. «Nous allons analyser le projet avec rigueur et dans une perspective d'avenir, en ayant en tête le maintien et le rayonnement de l'expertise québécoise en matière de produits dérivés.» La décision revient à l'AMF, a-t-il insisté. «Je dis bien l'AMF. Il n'y a pas de suivi... Dans le sens qu'il n'y a pas de décision ailleurs, là, au ministère des Finances ou autre endroit.»
Grandes lignes
Voici les grandes lignes du projet, qui n'est pas une fusion d'égal à égal mais carrément une acquisition. En gros, le Groupe TSX, qui gère la Bourse de Toronto, offre pour chaque action de la Bourse de Montréal environ 42,56 $, selon les valeurs boursières de vendredi dernier. Le conseil d'administration de Montréal a déjà approuvé la transaction et recommande aux actionnaires -- qui sont souvent les mêmes que pour la Bourse de Toronto -- d'en faire autant. Une assemblée spéciale aura lieu autour du 13 février.
L'actuel président de la Bourse de Toronto, Richard Nesbitt, deviendrait chef de la direction de la nouvelle compagnie. M. Bertrand deviendrait son adjoint. Quant au conseil d'administration, il serait initialement composé de 18 personnes, dont cinq viendront de Montréal. L'entente prévoit que 25 % des membres du conseil devront venir du Québec.
Irrité par le traitement médiatique des précédentes négociations qui ont avorté à la fin de l'été, M. Bertrand a dit qu'il y avait eu au fil du temps beaucoup de «fabrication journalistique». Des médias ont affirmé à l'époque que la fusion avait échoué en raison d'une certaine méfiance torontoise à l'endroit des Québécois de la Bourse de Montréal.
Les deux Bourses prévoient pouvoir trouver des chevauchements de 25 millions d'ici 2009, mais M. Bertrand n'a pas voulu prédire s'il y aura des licenciements à Montréal. Les deux parties croient pouvoir conclure la transaction d'ici à la fin du mois de mars 2008.
Joueurs étrangers
À Bay Street, un analyste évoquait déjà l'idée d'une Bourse étrangère qui débarquerait un jour pour avaler cette nouvelle entité. «Il est difficile de dire quand ça se produira... Je veux dire, on sait que la Bourse de New York a acheté beaucoup au fil des ans. Mais, en gros, je pense que l'intégration des deux Bourses en fait une cible plus attrayante», a dit Jeff Fenwick, analyste chez Cormark Securities.
Par exemple, l'an dernier la Bourse de New York a offert 8 milliards d'euros pour Euronext, la grande Bourse paneuropéenne.
De son côté, le Mouvement Desjardins a réagi «favorablement» hier, estimant que l'entente était nécessaire pour «préserver l'une comme l'autre, de même que pour renforcer leur positionnement national et international».
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