Bernard Drainville au PQ - Du péril de passer du journalisme à la politique

Bernard Drainville - la controverse

Les Québécois n'ont pas encore été appelés aux urnes, mais, à voir les premières escarmouches des partis, le discernement entre le bien et le mal, mieux connu sous l'appellation d'éthique, va compter, semble-t-il, parmi les enjeux de la campagne. Toutefois, à en juger par la confusion qui accompagne le passage au Parti québécois d'un journaliste bien connu, le public ne risque guère d'être plus éclairé d'ici au scrutin. Que penser de cette dernière conversion à la politique partisane?

À peu près tout le monde proclame le droit de Bernard Drainville, l'ex-chef de bureau de la SRC à Québec, de solliciter un mandat de député. Même un fonctionnaire peut avoir cette ambition sans perdre son emploi. De même, un journaliste du Devoir, par exemple, s'il traite d'affaires politiques, ne peut détenir de carte de parti, mais il lui est loisible de faire le saut dans l'arène -- quitte, le cas échéant, à changer de fonction à son retour. Encore faut-il que la transition ne prête à aucune ambiguïté.
Cette règle, juste et acceptée, souffre sans doute des exceptions. On verrait mal, par exemple, un officier supérieur de la Défense porter les couleurs du PQ puis, par la suite, réintégrer le quartier général. Ou encore, un président de la Société Saint-Jean-Baptiste, un groupe indépendantiste, devenir soudain candidat du Parti libéral, puis retourner au bercail de la SSJB comme dirigeant ou porte-parole. Certaines fonctions, en effet, sont incompatibles non seulement simultanément, mais successivement. Il y va dans le premier cas d'un conflit d'intérêts, et dans le second, d'un problème de crédibilité.
Toutefois, qu'advient-il de la règle d'impartialité dans une situation où un laps de temps s'écoule entre le début de pourparlers et leur conclusion comme ceux, disons, qui ont amené le journaliste Drainville à considérer sa candidature, puis à y dire non, et enfin à l'accepter?
Le cas Ryan
Dans ce débat, on a rappelé le cas d'un ancien directeur du Devoir, qui avait dit non aux libéraux, alors en quête d'un chef, pour leur dire finalement oui. Claude Ryan avait fermé la porte, suivant son expression, mais ne l'avait pas barrée. Ses premiers entretiens privés avec des gens du PLQ avaient suscité un malaise dans la maison; parmi les administrateurs et les journalistes, l'homme ne pouvait plus, disait-on, rester à la tête d'un journal «indépendant des partis politiques».
L'intéressé s'était étonné de cette réaction, tellement il était convaincu d'être resté journaliste et observateur libre. Davantage remué qu'il ne le pensait à l'idée de quitter Le Devoir pour le PLQ, il ne voyait pas qu'il s'était, honnêtement mais irrémédiablement, compromis avec une formation partisane. En comparaison, le sang-froid affiché par le correspondant de Radio-Canada alors qu'il mène une entrevue avec André Boisclair, un chef de parti auquel il a considéré de se rallier, dénote une maîtrise personnelle que bien peu de personnes sauraient démontrer en pareilles circonstances.
Drainville prétend, en effet, qu'il était conscient d'être dans une position éthique délicate, et qu'il a conservé une cloison étanche entre le candidat qu'il n'était pas encore et le journaliste qu'il était toujours. Depuis, il est vrai, constatant que les apparences jouent contre lui, il convient qu'il aurait mieux valu s'abstenir, dans ces jours critiques, de traiter de politique. Sa sincérité fait peu de doute, encore que plus d'un observateur aurait aimé qu'il s'explique plus clairement et sans délai. Une ombre est restée que les électeurs de Marie-Victorin lui pardonneront sans doute, mais qui jette un doute sur l'intégrité des journalistes.
Réactions diverses
Sans même que les faits soient tous établis, la conduite du correspondant parlementaire avant sa décision finale aura été suspecte, sinon répréhensible, aux yeux de plusieurs de ses collègues du métier. À l'inverse, il est vrai, nonobstant les hauts cris d'adversaires politiques, quelques-uns auront jugé son comportement, somme toute, honnête, et son nouvel engagement, très valable, voire admirable.
Ainsi, à La Presse, un chroniqueur, Yves Boisvert, réprouve le «mauvais procès» fait à l'aspirant candidat. Au pire, Drainville a trop hésité, dit-il, il a peut-être été imprudent. Mais à son avis, il n'est pas coupable «d'espionnage politique, ni de complaisance partisane, ni de haute trahison journalistique». À l'inverse, pour l'éditorialiste en chef de ce journal, André Pratte, le jugement du journaliste était sans doute «altéré» par l'espoir qu'avait suscité en lui l'offre du PQ. Dès le départ, Drainville aurait dû, écrit-il, prévenir ses supérieurs et «quitter temporairement ses fonctions».
Ce louable souci d'éthique au journal de Power Corporation sera sans doute accueilli, ailleurs dans la profession, avec un grain de scepticisme. Les propriétaires de La Presse et leur empire financier sont depuis longtemps mêlés aux partis fédéraux, sinon confondus avec le pouvoir fédéral. Les courtes fréquentations du correspondant de Radio-Canada avec le chef du PQ paraîtront peccadille de Saint-Valentin à côté du vieux concubinage entre Ottawa et le clan Desmarais. S'il est relativement aisé de trancher les cas de simples journalistes, il reste encore difficile de mettre fin aux liaisons douteuses des entreprises qui les emploient.
À cet égard, Radio-Canada est une institution à part. La SRC souscrit à des exigences élevées de journalisme tel qu'elle le conçoit en société démocratique. Elle-même ne peut tenir de position éditoriale (contrairement à la presse en général, qui en fait une des caractéristiques du journalisme libre). Et elle interdit à ses artisans d'exprimer en public des opinions qui seraient de nature à compromettre son impartialité ou la leur. D'où l'étonnement d'un certain public d'y voir des journalistes fort respectés n'entretenir apparemment aucune idée personnelle sur des enjeux qu'ils sont pourtant censés comprendre mieux que quiconque.
Une autre raison explique le «malaise» manifesté à Radio-Canada. Nul n'avait soupçonné à la haute direction que le tout nouveau chef de bureau à Québec, choisissant la vie politique, irait se joindre, de tous les partis en lice, à la principale formation souverainiste, le PQ. Les gens du PLQ et de l'Action démocratique ont crié à la fourberie de la part du journaliste qui, peu auparavant, s'informait de leurs plans de campagne. Cette indignation n'a aucun fondement sérieux.
Par contre, ailleurs au pays, qui va croire que ceux des gens de la SRC qui favorisent, en leur for intérieur, la sécession du Québec, ne sont en rien influencés par cette option dans leur travail de journalistes? Au Québec même, des adeptes de la souveraineté ne tiennent-ils pas les journalistes de la société d'État pour des agents plus ou moins commandités d'Ottawa?
Un réel problème d'éthique se poserait, toutefois, pour les partis comme pour les médias, si un journaliste de la SRC ou d'un autre grand réseau passait à un parti -- quel qu'il soit -- en amenant avec lui la stratégie de couverture d'une élection, au Québec ou ailleurs. Sauf erreur, nous n'en sommes heureusement pas là.
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redaction@ledevoir.com
Jean-Claude Leclerc enseigne le journalisme à l'Université de Montréal.


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