Les États généraux du français

1- La langue est politique

La langue française



Au moment où la Commission des États généraux sur la situation et l'avenir de la langue française termine ses consultations, il convient d'affirmer certains principes qui devraient guider la politique linguistique du Québec pour l'avenir. Voici le premier de trois éditoriaux.
Le débat sur la langue est permanent au Québec. À cause de ce fait, certains consensus ont pu être développés au fil des ans qui marquent déjà l'évolution de la politique linguistique et son adaptation au contexte d'aujourd'hui. Autant certains principes inscrits dans la Charte de la langue française sont désormais enracinés dans la culture politique québécoise, autant il est acquis depuis belle lurette que la loi ne suffit pas à elle seule pour assurer la pérennité d'une nation de langue française en Amérique du Nord.
Il est d'ailleurs étonnant que le discours public ait été largement marqué, depuis quelque temps, par des appels en faveur d'une "nouvelle attitude" plus positive que défensive à l'égard de la langue au Québec. Cette nouvelle attitude est déjà ancienne. Autant de la part des Québécois francophones, dont la tolérance et l'indulgence s'expriment entre autres par leur appui majoritaire au bilinguisme sous toutes ses formes et par la confiance en leurs propres productions culturelles, que de la part de l'État québécois dont les politiques linguistiques sont conciliantes. La loi elle-même est infiniment moins contraignante aujourd'hui qu'au moment de son adoption en 1977.
Le discours en faveur d'un pseudo-nouveau réalisme à l'égard du français au Québec est un discours pernicieux dont l'un des effets est de pousser la question linguistique en dehors de la sphère politique. D'une part, ce discours fait retomber sur les individus plutôt que sur la collectivité la responsabilité de l'avenir et de la qualité (nouveau mot fétiche) de la langue française. D'autre part, il réduit le rôle de l'État souvent à celui de soutien aux industries culturelles et aux institutions qui assureraient la présence de notre langue dans les réseaux de diffusion, comme si la langue n'était qu'un véhicule de produits culturels.
Ce discours, en plus d'être pernicieux, est réducteur. Il évacue notamment les objectifs de justice sociale qui étaient au fondement de la Charte de la langue française.
Car la langue est un objet politique. Ce discours réducteur, qui gagne en popularité, au nom d'une certaine paix sociale, tend à nous le faire oublier en nous faisant croire, par exemple, que la mondialisation de l'économie, l'informatisation des réseaux ou la présumée indifférence de la société civile rendraient les lois caduques, et inefficace l'action étatique.
La langue est un objet politique parce que la langue n'est pas autonome. Elle n'est pas un bijou précieux ou un jouet compliqué, une affaire d'accord de participes passés et d'imparfait du subjonctif. La langue est un milieu de vie. Elle est l'instrument de la négociation et de l'affrontement; l'instrument, aussi, de l'exclusion. À travers elle se nouent des relations de pouvoir entre les individus et aussi entre les nations.
La langue est, pour l'individu, un instrument de liberté et la meilleure arme pour affronter un monde sectaire et manipulateur. Maîtriser la langue, c'est être capable de décoder les imposteurs et de déjouer leurs fumisteries. C'est pouvoir imposer une idée. C'est exercer le pouvoir. C'est être un citoyen.
La maîtrise de la langue pour tous devrait donc être l'objectif politique premier de toute société. Les discours récents en faveur de la qualité de la langue n'ont un sens que s'ils se rapportent à cet objectif et non pas à une quelconque esthétique.
Il est en effet intolérable qu'au Québec, 30 % des enfants qui sortent de l'école secondaire, après 11 ans de scolarité, soient incapables de formuler un discours cohérent et d'interpréter des textes un peu complexes. Nous devons à nos enfants de leur apprendre à parler juste, à lire juste et à écrire juste. Il faut pouvoir leur dire: "Tu as le droit, toi aussi, de dire le monde de façon précise, d'être compris et de pouvoir convaincre les autres, d'être un citoyen et d'accéder à une profession." (Écoutez à ce sujet l'excellente entrevue de Michel Lacombe avec le linguiste Alain Bentolila, à l'adresse suivante: http://www.radio-canada.ca/url.asp?/radio/idees/index.asp).
Or, comme le rappelait récemment le vice-président du Conseil supérieur de la langue française de Belgique, le professeur Jean-Marie Klinkenberg, "parce que, pour l'individu, la langue est la promesse de son pouvoir sur les choses et de sa capacité créatrice, il est juste qu'une démocratie garantisse au mieux ce pouvoir". Il revient donc à l'État de prendre les mesures pour que cette liberté soit partagée au mieux. Ce ne peut pas être une responsabilité seulement individuelle. Et l'État, pour agir, a besoin de lois, de règlements, de politiques, d'institutions et, souvent, de l'usage de la contrainte.
La qualité de la langue, comprise comme la maîtrise de la langue, est par ailleurs intimement liée au statut de cette langue dans l'entreprise, dans les médias, à l'université, dans l'ensemble de la société. Et ce statut, il dépend à son tour des droits reconnus et des moyens politiques mis en oeuvre pour le protéger (nous y reviendrons lundi et mardi).
Mais la langue sert aussi volontiers de drapeau. Cioran a pu écrire que "l'on n'habite pas un pays, on habite une langue". Non seulement la langue sert-elle à communiquer et à construire le réel, c'est par elle que l'on s'insère dans l'univers. Elle suscite des solidarités spontanées et des sentiments d'allégeance et de fidélité qui assurent le ciment des groupes humains. La langue est le lieu d'une culture, l'expression d'une manière distincte de dire le réel, d'exprimer des sentiments, de construire des idées. C'est le véhicule de transmission de la mémoire collective et le principal facteur d'intégration culturelle.
La langue est donc au coeur de l'identité nationale. Si elle fait l'objet, au Québec, d'un combat si âpre, c'est qu'elle est au centre du conflit entre deux nationalismes, entre deux allégeances, deux États. Deux lois, en somme. Chacun sait que la langue fut et est encore l'instrument de construction des nations. Derrière le combat de la langue se profile le combat politique de la nation québécoise.
mvenne@ledevoir.ca

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Michel Venne35 articles

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Directeur général Institut du Nouveau Monde

Michel Venne est le fondateur et le directeur général de l’Institut du Nouveau Monde. Il est le directeur de L’annuaire du Québec, publié chaque année aux Éditions Fides. Il prononce de nombreuses conférences et est l’auteur de nombreux articles scientifiques. Il est membre du Chantier sur la démocratie à la Ville de Montréal, membre du comité scientifique sur l’appréciation de la performance du système de santé créé par le Commissaire à la santé et au bien-être du Québec, membre du conseil d’orientation du Centre de collaboration nationale sur les politiques publiques favorables à la santé, membre du conseil d’orientation du projet de recherche conjoint Queen’s-UQAM sur l’ethnicité et la gouvernance démocratique.





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