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VLB, le mangeur de géants

Malgré ses égarements politiques, Beaulieu reste, parmi les écrivains québécois actuels, le martyr le plus angoissant du vide qui menacerait d'engloutir tous nos livres

James Joyce, l'Irlande, le Québec, les mots - Victor-Lévy Beaulieu

[->7311] Diriger la publication d'un numéro double (mai-juin 2007) de la revue L'Action nationale consacré au livre James Joyce, l'Irlande, le Québec, les mots, de Victor-Lévy Beaulieu, a été pour Jacques Pelletier un défi qu'il a failli ne pas relever. À cause de l'ampleur de la tâche? Pas du tout. À cause des nouvelles idées politiques de Beaulieu, orientation que Pelletier hésite à distinguer des oeuvres si totalisantes et si personnelles de l'écrivain.
Le critique reproche au créateur véhément, qui a fait du Québec la raison d'être d'un art sans mesure, de soutenir l'Action démocratique de Mario Dumont, leader en qui s'unissent, comme il le résume tellement bien, «la roublardise» de Maurice Duplessis et «la rouerie» de Robert Bourassa. «J'ai été profondément blessé par cette prise de position», avoue Pelletier en précisant qu'elle a heurté ses convictions socialistes et indépendantistes.
Plus la même ferveur
L'exégète par excellence des livres de Beaulieu s'est quand même résigné à poursuivre l'analyse d'une oeuvre qu'il définit toujours comme «la plus importante de la littérature québécoise contemporaine». Mais, ne pouvant faire abstraction de l'auteur, il aboutit à un constat terrible. L'oeuvre «est désormais, écrit-il, nimbée, à mes yeux, d'une aura qui fait en sorte que je ne pourrai plus la lire tout à fait de la même manière ni sans doute, malheureusement, avec la même ferveur passionnée».
Pourtant, Pelletier dépeint avec éloquence celui qui, en tentant de s'identifier à Joyce, se transforme en «être passionné, maniaque et mythomane, complètement voué à sa création et absorbé par elle». Il considère l'essai de VLB sur Joyce, où la vie et l'oeuvre de l'écrivain irlandais se mêlent à celles de l'écrivain québécois, comme le prolongement d'un livre impossible: La Grande Tribu.
Dans cette ébauche romanesque, Beaulieu essayait d'insérer son histoire personnelle dans une sorte de bible familiale et nationale pour, à la suite de Joyce, se créer un pays mental. «À moi seul, je constitue toute la nation», confesse, dans un inédit, le narrateur de La Grande Tribu.
Ce texte, Pelletier le publie en tête d'un dossier, fruit du talent d'une douzaine de collaborateurs, parmi lesquels il faut mentionner Louis Hamelin, Bruno Roy, Andrée Ferretti et Jean-François Chassay. Mais ce sont la présentation de Pelletier et l'article d'Hamelin qui ressortent. Les deux lecteurs perspicaces insistent sur la déstructuration voulue du livre de Beaulieu sur Joyce.
En scrutant les pages où s'interpénètrent la fiction et la réalité, Pelletier souligne la présence des Beauchemin. Selon lui, cette famille de l'univers romanesque de Beaulieu s'intègre à l'étude de la vie et de l'oeuvre de Joyce en plongeant dans le «temps immobile» d'un Québec «dépourvu d'historicité».
De son côté, Hamelin, malgré son admiration évidente pour le livre, pense que, derrière le géant Joyce, l'écrivain québécois, celui-ci «ne s'en cache guère, ne peut que continuer de courir et soupirer» pour enfin rejoindre l'écrivain irlandais en le mangeant par dépit.
Le refus de l'historicité que Pelletier décèle chez Beaulieu et le cannibalisme littéraire que, selon Hamelin, le disciple de Joyce substitue à une filiation spirituelle mettent en relief l'originalité d'une oeuvre incontournable. Mais personne n'explique la gêne de Beaulieu devant l'histoire réelle du Québec et l'impuissance artistique de l'écrivain québécois devant Joyce et d'autres géants.
L'explication se trouve dans la différence fondamentale entre l'Irlande et le Québec. Seul grand écrivain irlandais issu, à son époque, de la majorité catholique du pays, Joyce représente une Irlande le plus souvent pauvre et sous-scolarisée, dont les intellectuels de la minorité protestante d'ascendance anglaise ont été, aussi curieux que cela puisse paraître, les premiers à ressusciter le passé celtique pour affermir l'identité nationale et littéraire.
Sans la semence culturelle de ses aînés irlandais de la minorité anglo-protestante, comme Yeats et Synge, il est probable que Joyce n'aurait jamais été Joyce. Le Québec a, contrairement à l'Irlande, une langue nationale moderne et vivante, distincte de celle des conquérants anglais de jadis. Mais, avant 1960, il n'était pas, à la différence de la société irlandaise, assez vigoureux culturellement pour produire une grande littérature. Ce retard historique frôlerait encore la tragédie.
Malgré ses égarements politiques, Beaulieu reste, parmi les écrivains québécois actuels, le martyr le plus angoissant du vide qui menacerait d'engloutir tous nos livres.
Collaborateur du Devoir
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VLB / JOYCE
Sous la direction de Jacques Pelletier
Revue L'Action nationale
Montréal, mai-juin 2007, 256 pages


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