ReJoyce! ReJoyce!

James Joyce, l'Irlande, le Québec, les mots - Victor-Lévy Beaulieu



Cinq jours. C'est le délai que m'avait laissé Victor-Lévy Beaulieu pour passer à travers ce volumineux manuscrit de près de 1100 pages! Cinq jours! Cinq jours pour piéger la coquille, traquer la faute de frappe, débusquer la moindre erreur typographique qui aurait pu malencontreusement se glisser ici et là au fil de l'incroyable enfilade de caractères et de signes qui constituent la fibre première de cette oeuvre monumentale. Responsabilité énorme puisque j'étais en principe le dernier à effectuer ce parcours avant que les rotatives ne se mettent à tourner. Posé sur ma table de travail, le jeu d'épreuves formait une masse faisant plus d'un pied d'épaisseur. Cinq jours... Épreuve avez-vous dit?
En théorie, lorsqu'un correcteur révise un texte à ce stade ultime de la «chaîne de production», il ne doit pas porter attention au sens qui se dégage de l'amas de signes qui défilent sous ses yeux mais plutôt parvenir à en faire totalement abstraction pour se concentrer uniquement sur le juste agencement «mécanique» de chacune des composantes de l'ensemble. Il se métamorphose en une espèce de scanner dont la fonction ne consiste qu'à déceler les anomalies qui pourraient spolier le tout.
J'avoue ici avoir commis une faute professionnelle. Il m'a été tout à fait impossible d'atteindre ce degré de distanciation. J'ai été happé, aspiré, avalé par le sens. Tout en m'acquittant tout de même le plus adéquatement possible de la responsabilité qui m'avait été dévolue, je n'ai pu faire autrement que d'entrer de plain-pied dans cet univers fascinant et foisonnant. Impossible de lire à froid et de m'en tenir au strict plan du signifiant. C'est de la chair vive qui m'attendait ici, et comme l'a dit l'autre il y a de cela bien longtemps, la chair est faible hélas!
Une mécanique à deux temps
J'avoue en connaître peu de James Joyce. Gens de Dublin, Portrait de l'artiste en jeune homme, c'est dans leur version française que j'ai lu ces deux oeuvres me réservant Ulysse et Finnegan's Wake pour un moment où je serais davantage aguerri à l'univers de Joyce. Ma mère étant d'ascendance irlandaise, il est cependant évident que tout ce qui concerne la «verte Éire» m'interpelle et me fascine au premier plan.
D'autre part, si le regard que pose VLB sur ces deux univers ne s'était limité qu'à une espèce de dissection froide et cartésienne comme le sont le plus souvent les essais littéraires, il m'aurait sans doute été relativement facile de garder une certaine distance, de parcourir et corriger ces pages avec détachement, m'acquittant d'un simple devoir au meilleur de mes connaissances. Mais VLB nous a mis au parfum depuis belle lurette, il ne faut pas compter sur lui pour accoucher de traités qui suppurent l'ennui ou ne distillent qu'une liqueur acide réservée à l'élite intellectuelle ou aux plus pointus des cliniciens.
De fait, on pourrait même avancer que VLB a inventé un nouveau genre littéraire dont il transforme et peaufine la manière depuis des décennies. Qu'il les qualifie simplement d'essais (Hugo, Melville, Ferron), d'«essai-poulet» (Jack Kérouac), d'«essai-journal» (Tolstoï), de «romancerie» (Voltaire) ou d'«essai hilare» (Joyce), les ouvrages que VLB consacre aux auteurs dont il scrute la vie et l'oeuvre se présentent toujours sous un double jour. On y découvre en effet tout ce que l'on serait en droit de s'attendre à trouver dans un essai «normal»: mise en contexte, commentaires, analyse, regard critique, etc.; mais ces livres recèlent de plus une dimension absolument non conforme au genre en se doublant d'une structure narrative qui procède davantage du roman.
Irlande de James Joyce
Ainsi, dans son James Joyce, l'Irlande, le Québec, les mots, le lecteur est d'entrée de jeu mis en présence du narrateur Abel qui soliloque et devise sur la mort de son père. La partie romancée de l'oeuvre se construit donc à partir de ce décès qui oblige une famille hautement dysfonctionnelle à se rameuter pour les funérailles. Et au coeur même de ce récit initial, que l'on pourrait croire à haute teneur autobiographique, sont graduellement saupoudrées les premières références à l'Irlande et à Joyce.
Ainsi s'amorce et se met en branle une phénoménale mécanique à deux temps, d'une robustesse et d'une fiabilité à toute épreuve, semblable à ces vieux tufs-tufs, ces moteurs stationnaires qui battaient le grain sans défaillir d'une noirceur à l'autre (et c'est un peu cela qui est mis en scène ici, la noirceur du récit, la noirceur de l'histoire de l'Irlande).
Les chapitres se succèdent, l'un davantage centré sur Joyce, l'autre replongeant dans les abysses du drame familial et chacun de ces deux univers interpelle et sollicite le lecteur, si bien qu'il demeure toujours sur sa faim, avide d'en savoir encore plus sur les grands mythes irlandais lorsque la mère reptilienne s'incruste dans le quotidien du narrateur, impatient de connaître la suite de ce segment d'une saga dont seul VLB a les secrets au moment où l'auteur cherche à pénétrer les arcanes d'Ulysse ou de Finnegan's Wake.
Contamination du récit
Mais là où réside l'infinie subtilité de cette structure bipolaire, c'est dans la «copénétration» permanente des deux univers mis ici en parallèle. De fait, le récit ne serait qu'une mise en abîme des événements marquants de la vie même de Joyce, une sorte d'illustration fictive des informations de nature plus factuelles qui nous parviennent dans ces portions du texte consacrées à la biographie de l'exilé irlandais.
La méthode véléblanchiste (adjectif dérivé de VLB...) serait donc de plancher et de s'imbiber de son sujet au point de le devenir, si bien que tout dans ce livre est à la fois VLB et tout est à la fois Joyce. Cette immense machine à ingérer qui a buté sur Joyce sans préavis, au tout début de son apprentissage de lecteur, cette formidable mémoire qui a assimilé non seulement le corpus d'un des auteurs les plus complexes à s'être attaqué à la langue anglaise, mais aussi la plus vaste partie du métatexte et de l'appareil critique greffés à son oeuvre de même que tous les ouvrages majeurs consacrés à l'histoire de l'Irlande, cet écrivain rend enfin «dans ces grosseurs» le fruit d'une cogitation qu'il rumine depuis des décennies. Et le produit qu'il nous livre ainsi, cette créature multiforme qui aurait pu avoir tous les attributs du monstre le plus rebutant tans les enjeux étaient considérables, cet «essai hilare» demeure page après page d'une lisibilité, d'une cohérence, d'une jouissance de lecture permanente.
Et cela même lorsque votre fonction première consiste à ne lire que pour chercher la petite bête noire. La bête est bien noire en effet, mais elle n'a rien de petit. De fait, voici le seul attribut qui puisse vraiment lui convenir: magnifique.
***
Pierre Landry, Ex-rédacteur en chef du Mouton NOIR, écrivain et directeur général du Musée du Bas-Saint-Laurent à Rivière-du-Loup
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Ex-rédacteur en chef du Mouton NOIR, écrivain et directeur général du Musée du Bas-Saint-Laurent à Rivière-du-Loup





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