La ruse de Joyce et de VLB

Beaulieu a la sagacité d'associer la vision cauchemardesque du passé irlandais à la honte plus ou moins consciente que la plupart des Québécois ont de leur propre histoire

James Joyce, l'Irlande, le Québec, les mots - Victor-Lévy Beaulieu

Pourquoi diable Victor-Lévy Beaulieu, l'irréductible patriote québécois enraciné dans sa région natale de Trois-Pistoles, place-t-il l'Irlandais James Joyce au-dessus de tous les écrivains, même de Jacques Ferron, l'écrivain de chez nous qu'il préfère? À première vue, il s'agit d'une absurdité. Contrairement à Beaulieu, Joyce ne s'est-il pas exilé en reniant sa patrie?

Dans A Portrait of the Artist as a Young Man, roman quasi autobiographique publié en feuilleton à Londres en 1914 et en 1915, l'Irlandais, héritier du catholicisme, met sur les lèvres de son double, Stephen Dedalus, des paroles qui paraissent très catégoriques. Le héros déclare : «Je ne veux pas servir ce à quoi je ne crois plus, que cela s'appelle mon foyer, ma patrie ou mon Église.»
Comme Joyce lui-même, Dedalus se voit comme un artiste pur plutôt que comme un simple écrivain. Pour s'exprimer «sous quelque forme d'existence ou d'art», il choisit curieusement comme «arme» le «silence». Néanmoins, il a tout d'un poète. Les deux autres armes qu'il se permet d'employer sont l'«exil» et la «ruse».
L'exil va de soi. Dedalus veut quitter son Irlande natale. Mais voilà que tout se complique. Pour le héros, l'exil devient le seul moyen de refaire l'Irlande. «Je pars, pour la millionième fois, chercher la réalité de l'expérience et façonner dans la forge de mon âme la conscience incréée de ma race», affirme Dedalus. Il n'y a qu'une arme qui explique ce projet : la ruse. Victor-Lévy Beaulieu l'a compris.
En négligeant la ruse de Dedalus, on ne peut saisir toute la portée de James Joyce, l'Irlande, le Québec, les mots, l'essai gigantesque, volontiers romancé, que Beaulieu consacre à l'Irlandais. Dans le livre, l'admirateur québécois de Joyce se sert lui aussi de la ruse.
Comme pour dissimuler la vénération qu'il voue à l'artiste pur dont il traite, Beaulieu soutient qu'Ulysse, recréation joycienne du plus rusé des héros homériques, n'est, devant le héros celtique Cuchulainn, «qu'un marin d'eau douce». L'hellénisation de l'Irlande lui semble une entreprise littéraire aussi artificielle que douteuse. Selon lui, elle témoigne chez Joyce d'un mépris de la tradition populaire celtique.

Le personnage de Dedalus, inspiré du Dédale de la mythologie grecque, réapparaît dans Ulysse, l'une des oeuvres joyciennes les plus importantes. En restant malgré tout irlandais, il y prononce cette phrase lourde de sens : «L'histoire est un cauchemar dont j'essaie de m'éveiller.»
Beaulieu a la sagacité d'associer la vision cauchemardesque du passé irlandais à la honte plus ou moins consciente que la plupart des Québécois ont de leur propre histoire. En Irlande et au Québec, la domination anglaise a laissé des plaies abyssales au fond desquelles se cache le mépris de toute culture populaire et nationale.
Une ruse digne d'Ulysse
Même s'il choisit le prestige du classicisme gréco-latin au détriment de l'obscure tradition celtique, Joyce déploie une ruse digne d'Ulysse en gravissant un invisible escalier en colimaçon pour accéder à l'univers en demeurant dans la petitesse du cercle irlandais. «Je concevrai donc mon histoire du monde en fondant sa réalité sur celle de la spirale», lui fait dire Beaulieu en en faisant pour la circonstance un personnage romanesque.
Ce qui permet à l'écrivain québécois de résoudre la contradiction entre lui-même, l'enraciné, et Joyce, l'exilé. Il s'identifie alors au grand Irlandais en se définissant comme un «Québécois mal armé, perméable et maniable» qui «ne subsiste que dans l'exil intérieur» et qu'au sein d'un pays irréel.
Beaulieu et Joyce partagent cet exil intérieur, c'est-à-dire l'expatriation au sens le plus profond. Ils s'exilent en se transportant eux-mêmes avec leurs patries respectives dans les mots qui, agrandis monstrueusement par une telle intrusion, dépassent le cadre habituel de la littérature pour former un métalangage aussi risqué que fascinant, aussi populacier qu'érudit.
Dans Ulysse, Dedalus déclare : «Moi je soupçonne que l'Irlande a de l'importance parce qu'elle m'appartient.» À son exemple, Beaulieu s'approprie sa patrie par les mots, même étranges, qui lui viennent à l'esprit. Comme Joyce, qui, par son amour-haine de l'anglais, a presque inventé une nouvelle langue, l'écrivain québécois fait éclater la langue française dont il déplore la vieillesse.
Il adore Anna Livia Plurabelle, personnage féminin éternellement jeune de Finnegans Wake, le roman joycien du métalangage. On devine qu'il voit dans cette mère de tous les fleuves de la Terre la nuit des mots, c'est-à-dire le silence, cette arme artistique que Dedalus rangeait à côté de l'exil et de la ruse.
On ne s'étonne plus d'entendre Victor-Lévy Beaulieu dire en rompant ce silence que son essai sur Joyce est «si irlandais, et si souverainement québécois». Le livre a comme belle et secrète vérité la nuit de deux nations.
Collaborateur du Devoir


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