Victor-Lévy Beaulieu et l'accent aigu du Québec

Québec - le monde des idées


«Avez-vous remarqué que, dans mon livre, j'écris toujours le mot "quebécois" sans accent aigu sur le premier e?» C'est en me posant cette question, en apparence saugrenue, que Victor-Lévy Beaulieu, rieur, entame notre entretien sur son nouveau roman dont le titre, Je m'ennuie de Michèle Viroly, m'étonne tout autant que l'accent disparu. Il faut dire que, dans ce récit, constitué d'un monologue intérieur sans majuscules, nous découvrons avec stupéfaction l'existence, à «notre-dame-des-neiges», de «la branche armée des martyrs d'alaska», faction terroriste en lutte contre «la charte des doigts de l'homme anglais».

«Le Québec est en train de perdre son accent», m'explique Beaulieu d'un ton à la fois grave et chaleureux. Je devine qu'il s'agit de l'accent au sens le plus fort du terme. C'est comme si Beaulieu disait : le Québec est en train de se perdre. La belle élocution de l'énigmatique Michèle Viroly n'y est pour rien. Le Québec est en train de perdre son accent aigu comme le prénom de la Québécoise la plus célèbre du monde, Celine Dion, a déjà perdu le sien aux États-Unis. «Au Québec même, notre culture devient tout à fait marginale, renchérit Beaulieu. L'envahissement sournois de la télévision américaine fait de nous un peuple de traducteurs sans que nous nous en rendions compte. Il nous donne l'illusion d'être tous bilingues.»
Ne fait-il pas aussi de nous les voyeurs impuissants, les spectateurs anéantis des images, modifiables à l'infini, de ce vide qui nous digère en douce ? Dans Je m'ennuie de Michèle Viroly, le vide a mille visages et les inventions verbales les plus ahurissantes expriment le vertige extrême qu'il nous donne. Devant le Dollarama de l'univers médiatique, une foule bigarrée se presse : André Arthur, Jean Chrétien, Robert Gillet, Paul Martin, Jeff Fillion, Jean Charest, Michèle Richard, Alfonso Gagliano, sans oublier «véronique clouée sous le lit de son père braisant la cefille sans défense».
Joueur de bowling qu'un terrible accident de Camaro Turbo-Jet a réduit à l'état de détritus, le narrateur omniscient mêle dans le récit la drôlerie à la fureur en s'en prenant au «scandale romain dit des commandites», au «pauvre grand pays de l'arnaque», aux «mâchemâlos péquistes» et au «grand-père crosseur jack», enterré «devant un bloc de granit taillé en forme de drapeau canadien flottant au vent». Je demande à Beaulieu pourquoi il a voulu soudain retrouver, dans le délire du monologue intérieur et la liberté féroce de l'écriture, le ton de ses romans des années 60 et 70. Avec beaucoup de conviction et un peu de tristesse, il me répond : «Parce que c'était urgent.»
Beaulieu estime que la plupart des jeunes romanciers québécois «écrivent platement» parce qu'ils ne prennent pas plaisir à recréer le langage et qu'ils craignent de jouer avec les images que leur offre l'actualité québécoise la plus brûlante. Il est, hélas, malaisé de le contredire ! L'impression d'ennui qui se dégage trop souvent des mots de la nouvelle génération littéraire reflète un vieux phénomène : l'assèchement de la langue écrite. Cette dégénérescence est l'héritage de l'imitation servile des modèles français par la majorité des écrivains québécois jusqu'à la Révolution tranquille. Elle se trouverait aujourd'hui aggravée par l'uniformisation médiatique et son corollaire : la chimère d'être à la fois québécois, états-unien et canadien. C'est du moins la triste hypothèse à laquelle nous aboutissons en lisant et en écoutant Beaulieu.
Mais le langage métaphorique déployé dans Je m'ennuie de Michèle Viroly nous pousse à croire que les mots peuvent conjurer l'imminence de la catastrophe. «En reproduisant la musique de la langue québécoise parlée, on peut aller jusqu'à créer un nouveau langage romanesque, comme Joyce l'a fait dans Finnegans Wake», m'assure Beaulieu qui, malgré les mauvais présages, croit toujours à l'énergie secrète et au pouvoir clandestin de notre littérature.
C'est précisément à Finnegans Wake que son dernier roman nous fait penser. Ces deux oeuvres, si différentes par l'écriture et par les thèmes, ont un point essentiel en commun : la perspective. Comme Joyce, Beaulieu s'immerge dans la musique du langage pour raconter une veillée funèbre. Il s'agit alors de représenter la veillée funèbre du subconscient québécois. En pénétrant dans le tissu même de «la nuitte quebécoise sans lune», Beaulieu crée, à partir de la matière verbale en fusion, des alliages que seul le rêve le plus abyssal permet de concevoir.
Dans son roman, le jeu de mots devient algèbre, preuve, révélation. Lorsque, avant son accident, le narrateur, Bowling Jack, a violé, puis mutilé sa soeur Bella Jack, l'inceste était plus qu'un inceste, le crime, plus qu'un crime, il devenait une fable : celle de l'autodestruction de la tribu. Bella le rappelle crûment à ce souverainiste de «mauvais foie» qu'était Bowling Jack : «tu es entré partout là-dedans, avec ton nez, ta langue sale, des doigts de l'homme enchâssés dans ma constitution, et le membre viril t'accompagnait, tendu comme le drapeau canadien la veille d'un référendum... »
Malgré la boue de l'ignominie qui l'étouffe, Bowling Jack oublie toutes les trahisons qu'il a commises. Maintenant sans bras ni jambes, il rêve d'indépendance comme ses égales, les bêtes qui le lèchent. Il se roule avec elles dans l'herbe du Bas-du-Fleuve, verte comme la langue quebécoise qui, en s'émiettant, a déjà perdu son premier accent aigu.
Dans Finnegans Wake, James Joyce a mêlé les langues de la Terre pour recréer l'écho secret d'une seule, presque morte : la langue irlandaise. Dans Je m'ennuie de Michèle Viroly, Victor-Lévy Beaulieu a rajeuni une langue vieillissante, presque chauve, la langue littéraire québécoise, pour faire entendre, avec une obstination aiguë, l'écho tragique des accents fantômes.
JE M'ENNUIE DE MICHÈLE VIROLY
Victor-Lévy Beaulieu
Éditions Trois-Pistoles
Notre-Dame-des-Neiges, 2005, 248 pages


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