Chomsky et les États trop innocents

Géopolitique du Proche-Orient

À propos des bombardements américains de la population civile japonaise pendant la Deuxième Guerre mondiale, le général Curtis LeMay a déclaré: «Si nous avions perdu, nous aurions tous été jugés comme criminels de guerre.» Robert McNamara, ex-secrétaire à la Défense, qui le cite, fait ce commentaire: «Il a sans doute raison... Mais qu'est-ce qui rend la chose immorale quand on perd mais pas quand on gagne?» Noam Chomsky trouve la remarque de McNamara «bien timide» et la remplace par son propre jugement, plus approfondi et plus affirmatif: «Pour les puissants, les seuls crimes sont ceux que les autres commettent.» Voilà, dans toute sa limpidité, l'idée qui éclaire le contenu assez aride de deux ouvrages fondamentaux de Chomsky: La Doctrine des bonnes intentions, recueil d'entretiens avec David Barsamian, et Israël, Palestine, États-Unis: le triangle fatidique.


En assimilant cette idée maîtresse, ceux qui reprochent à l'essayiste américain d'origine juive d'écrire des fatras trouveront le fil d'Ariane qui les guidera dans des livres bourrés d'une érudition effarante. Si Chomsky ne répugne pas à se référer sans cesse à l'histoire, c'est pour montrer à quel point les problèmes actuels sont d'une simplicité désolante lorsqu'on les replace dans un contexte plus large.
Le propre de la propagande, cette «fabrication du consentement» que le polémiste ne cesse de déceler dans les médias américains, est de tout présenter comme une nouveauté afin d'éviter les comparaisons troublantes entre les événements récents et ceux qui ont depuis longtemps laissé de sombres traces dans la conscience collective. Aux yeux des propagandistes, les nombreuses victimes civiles de l'invasion américaine de l'Irak devraient appartenir à une histoire différente de celle des atrocités de la Deuxième Guerre mondiale.
Pour s'opposer à un tel morcellement de la réalité, Chomsky se plaît à signaler qu'en dépit de divergences politiques évidentes, la vision globale de Henry Kissinger se rapproche de la sienne. Il estime que Kissinger a clairement défini l'immunité morale des puissants.
Il y a quatre ans, l'ancien conseiller de Nixon et de Ford a approuvé la stratégie de sécurité nationale élaborée par la Maison-Blanche après les attentats du 11 septembre 2001 en sachant très bien que la notion qu'on y défend, celle de la guerre préventive, viole le droit international. Mais Kissinger a précisé que la doctrine de la nation la plus puissante du monde ne peut être «un principe universel accessible à tous les pays». En rapportant le propos étonnant, Chomsky prouve que nul n'est capable, sans avoir une bonne dose d'humour noir, de juger la politique étrangère américaine.
Une terrible stratégie géopolitique
Il n'y a pas de symbole plus éclatant de cette politique que la conquête en 2004 d'un hôpital irakien, à Fallouja, dans lequel Washington voyait «un centre de propagande hostile aux forces alliées» parce qu'on y aurait répandu «des chiffres grossis sur le nombre de victimes civiles» ! Une conquête si singulière serait un crime de guerre américain pour lequel, selon Chomsky, tous les «dirigeants politiques des États-Unis» encourraient, en vertu de leur propre loi, le châtiment qu'ils chérissent : la peine de mort...
Les manoeuvres de la Maison-Blanche pour couvrir de la vertu l'arrogance engendrée par la force nous révèlent, comme l'explique le polémiste, une terrible stratégie géopolitique. Après avoir soutenu un dictateur utile comme Saddam Hussein pour en faire ensuite un épouvantail, les États-Unis ont envahi l'Irak. Ils visaient à contrôler le pétrole au détriment de l'OPEP et à renforcer dans cette partie du monde le rôle de leur principal allié : Israël.
Conscient des enjeux politico-religieux, Chomsky n'exclut pas que, pour assurer la sécurité d'Israël, la prochaine invasion américaine soit celle de l'Iran. Il cite un leader israélien de gauche, Shimon Peres, pour montrer que, d'après les tenants les plus éclairés de la pax americana, Israël fait bon ménage avec Dieu. «Le passé est immuable, déclarait Peres, et la Bible est le document décisif pour déterminer le sort de notre terre.»
On ne peut guère trouver de solution plus claire et plus concise au problème palestinien. Par son argument théologique, Peres, qui avait la réputation d'être un modéré, donne du poids aux idées de George W. Bush, l'homme dont l'esprit, ouvert à l'infini divin, permet de fixer le règlement pacifique du conflit israélo-arabe «peut-être infiniment loin dans l'avenir», selon les mots de Chomsky.
Pour prolonger l'humour noir de l'essayiste, il ne nous reste plus qu'à nous demander si Kafka, ce très grand écrivain juif dont l'oeuvre regorge de prémonitions, n'a pas annoncé, à travers l'absurde du Procès et du Château, l'alliance israélo-américaine qui glorifiera l'innocence des puissants.
Collaborateur du Devoir
***
LA DOCTRINE DES BONNES INTENTIONS
Noam Chomsky
Fayard
Paris, 2006, 252 pages
***
ISRAËL, PALESTINE, ÉTATS-UNIS : LE TRIANGLE FATIDIQUE
Noam Chomsky
Écosociété
Montréal, 2006, 664 pages


Laissez un commentaire



Aucun commentaire trouvé