Vivre ensemble

Au fond, le «vivre ensemble» n'est peut-être pour la société dite multiculturelle que ce que le néolibéralisme est au marché: une façon de se côtoyer sans jamais se toucher.

Accommodements - Commission Bouchard-Taylor

Quand quelqu'un frappe à votre porte, vous regardez discrètement par la fenêtre, entre les rideaux, pour voir qui est là. Il y a même des oeilletons faits exprès pour ça. Puis, vous ouvrez à qui vous voulez. Si vous voyez un homme cagoulé portant un étui à violon sous le bras, vous n'ouvrez pas. Vous appelez peut-être même la police.
Mais les mots, eux, font ce qu'ils veulent. Il y a des mots comme ça qui apparaissent un beau matin sans frapper et qui se glissent dans nos vies sans qu'on s'en aperçoive. C'est insidieux, la langue. Et voilà que vous les avez là, tout crus dans la bouche, avec un arrière-goût dans la gorge. Au début, vous les prononcez en serrant les dents et en vous disant aussitôt: «Tiens, c'est moi qui ai dit ça?»
Prenez cette mystérieuse chose qu'on nomme désormais le vivre-ensemble. Vous avez bien dû lire ça quelque part. La première fois, j'ai sursauté. J'ai cru à une expression échappée d'un cours de préparation au mariage. Cela doit bien faire un an que j'entends et lis ces mots étranges un peu partout. Il n'y a pas si longtemps, cet ovni linguistique ne se retrouvait que dans le jargon ésotérique des nouveaux programmes scolaires, qui n'en sont pas à un néologisme près. Puis, il est apparu dans les pages d'opinion des grands journaux. Mais depuis la commission Bouchard-Taylor, c'est le délire. On le retrouve pas moins d'une dizaine de fois dans les premières pages du document de consultation des commissaires, qui parlent pourtant habituellement un excellent français. Ainsi y aurait-il une gestion, des codes, une règle et même un apprentissage du vivre-ensemble. Comprenne qui voudra.
Je croyais que seul le Québec était atteint. Mais je me trompais. L'autre jour, en feuilletant Libération, je suis tombé sur l'opinion d'un savant professeur de la Sorbonne qui se tartinait du vivre-ensemble comme de la mayonnaise dans un sandwich aux tomates. Eh oui, voilà donc la France contaminée, sans parler de la Suisse et de la Belgique.
Pourquoi tant d'émoi autour de deux mots unis par un trait d'union? D'abord parce que ce vivre-ensemble, ce n'est pas du français mais de l'allemand, aurait dit mon vieux maître. Les Allemands, qui ne sont pas tous philosophes, ont néanmoins tous un gros faible pour les mots composés, contrairement aux Français.
Ensuite parce que ce fameux vivre-ensemble ne se caractérise pas tant par ce qu'il veut dire que par ce qu'il semble refuser de nommer. Il y a des mots comme ça qui ont été inventés non pas pour dire les choses mais pour ne pas les dire. La peur des mots est chose courante à notre époque. Pour la calmer, il existe des mots-valises qui évitent de prononcer ceux-là mêmes qui ont un sens.
On connaît tous ces néologismes qui surgissent des esprits créatifs de nos bureaucrates et qui ont malheureusement fini par remplir nos journaux, en Europe comme au Québec. Je veux parler des non-voyants, des aînés, des mal-entendants, des bénéficiaires, des aidants naturels et autres personnes de même sexe. On connaît tous ces expressions à saveur de tofu qui servent à occuper de l'espace quand on n'a rien à dire. Les aveugles, les vieux, les sourds, les malades, les familles et les homosexuels sont des réalités trop affligeantes pour nos frêles petites âmes, pensent probablement les nouveaux prêtres de la langue.
Or l'immense «avantage» du vivre-ensemble, pour ainsi dire, c'est peut-être qu'il évite de parler de ce qui permet justement de vivre ensemble. Aurait-on peur de choquer en affirmant que les Québécois, les Irlandais ou les Français se sont toujours définis par leur langue et leur culture communes et non par un hypothétique vivre-ensemble? Et que devenir québécois, irlandais ou français, c'était adopter, certes progressivement, cette langue et cette culture et non ce vivre-ensemble?
Les mots ne sont pas neutres. Avec le vivre-ensemble, il s'agirait implicitement de substituer à l'épaisseur de l'identité une sorte de règlement de copropriété. Personne ne le dit, mais sous des apparences d'ouverture, ce vivre-ensemble n'est peut-être au fond qu'un vivre-côte-à-côte. Au pacte de la langue et de la culture communes, faudrait-il préférer un simple contrat commercial par lequel les citoyens promettraient de ne pas se taper dessus? Au fond, le «vivre ensemble» n'est peut-être pour la société dite multiculturelle que ce que le néolibéralisme est au marché: une façon de se côtoyer sans jamais se toucher.
Comme la plupart des inventions du nouveau dictionnaire bureaucratique, le vivre-ensemble respire évidemment le moralisme. Avec l'identité, on partageait une langue et une culture, mais on n'était pas obligé de s'aimer. On pouvait même s'affronter. Les partisans d'une nation fondée sur l'identité et la langue faisaient le pari qu'en ayant des mythes communs, les citoyens finiraient par faire preuve de générosité entre eux. On ne sait pas trop ce que les partisans du vivre-ensemble proposent de faire ensemble, mais ils ont érigé la tolérance en absolu et ordonnent à chacun d'aimer son voisin.
«Les mots sont l'ADN de la pensée», écrivait Jean Paré dans Le Code des tics (Boréal). «Ceux que l'on injecte agissent au niveau des synapses du client, du lecteur, de l'électeur, comme des virus pour l'induire à penser de lui-même ce que l'on souhaite qu'il pense.» Il ne croyait pas si bien dire.
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crioux@ledevoir.com


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