Une campagne unitariste en Belgique

Chronique de José Fontaine


Le nationalisme belge existe bel et bien. Pour le moment, les médias se sont lancés – et des deux côtés de la frontière linguistique – dans de vastes enquêtes sur les Flamands et les Wallons. Les médias annoncent avec tambours et trompettes que c’est pour lutter contre les préjugés. Mais il n’est pas difficile de se rendre compte que c’est en réalité pour gommer – surtout du côté de la presse bruxelloise francophone - le plus possible les différences entre Flamands et Wallons. Car, à partir du moment où un groupe entre en relation avec un groupe différent, c’est inévitablement le lieu de naissance des préjugés.
Le préjugé de la lutte contre les préjugés
Personne ne pourrait s’élever contre la lutte contre les préjugés. Mais il y a une telle rage à les combattre pour le moment dans les médias qu’on se sent obligé de leur faire remarquer que cette idée des préjugés à combattre est elle-même un préjugé. On sent très bien, à lire entre les lignes de toute cette campagne, qu’on vise par là à mettre en cause – peu ou prou – le fait même qu’il y ait actuellement une autonomie très élevée des Wallons et des Flamands dans l’ensemble belge. Or si cette autonomie a été acquise, c’est en raison des profondes contradictions qui existent entre Wallons et Flamands. Pas de préjugés.
Il est vrai qu’il y a les préjugés. Mais il est vrai aussi qu’il y a les contradictions. La Wallonie a été plus vite développée industriellement que la Flandre et pour cette raison a fait confiance depuis toujours aux partis laïques. Alors que la Flandre a été longtemps dominée majoritairement par le parti catholique. Dès 1880, la Flandre a commencé à vouloir défendre sa langue, alors que le pacte belge originel avait choisi le français comme seule langue officielle (les élites sociales de la Flandre s’y étaient ralliées). En 1920, les Flamands majoritaires au parlement belge modifiaient ce pacte originel et imposaient le néerlandais comme seule langue officielle en Flandre, ce qui, de fait, les Wallons étant au surplus minoritaires, était une façon de l’imposer aux Wallons. Ceux-ci ayant, eux, accepté de laisser tomber leur langue pour apprendre le français, langue prestigieuse et qui est encore longtemps restée (sinon même reste encore aujourd’hui), la plus prestigieuse dans le pays, il leur a été difficile de prendre en compte cette réalité. D’autant que l’adoption du néerlandais en Flandre comme seule langue officielle était une façon aussi de poursuivre par d’autres moyens la domination flamande sur le pays tout entier. Une langue singulière, peu parlée, fait office aussi de protectionnisme, notamment pour les emplois publics où les Flamands se taillent la part du lion.
Les contradictions ont été dramatiques dans les années 30, les Flamands poussant à l’abandon de l’alliance du pays aux pays démocratiques en vue d’une politique dite “neutre” face à l’Allemagne nazie, une neutralité dont on espérait qu’elle nous épargne la guerre, mais qui a surtout démobilisé le pays face à une agression qui viendra quand même: sur les neuf divisions de ligne flamandes de mai 1940, six, soit ne combattirent pas réellement, soit désertèrent, soit se rendirent sans combattre. L’Occupant nazi décida ensuite de libérer les prisonniers de guerre flamands, mais de maintenir les prisonniers de guerre wallons en Allemagne durant cinq longues années. Les suites de cette discrimination, le déchirement sur la personne du roi qui avait montré une sorte de complaisance avec l’Allemagne durant l’occupation, allaient diviser encore plus durement les Wallons et Flamands qui se prononcèrent contradictoirement sur l’idée de son retour au pouvoir soumise à un référendum consultatif où la Flandre vota OUI (à 70%) et la Wallonie NON (à 60%°).
Le retour du roi qui avait quand même obtenu la majorité dans le pays (les Wallons étant minoritaires, rappelons-le), déclencha des troubles d’une extrême gravité qui faillirent déboucher sur la sécession de la Wallonie dans les derniers jours de juillet 1950. Dix ans plus tard, face au déclin économique wallon, la FGTB wallonne déclencha une grève qui déboucha sur l’exigence du fédéralisme, institution par laquelle les syndicats espéraient que les pouvoirs publics mènent une politique de redressement par laquelle ils escomptaient éviter l’effondrement de l’économie wallonne. En réalité ce n’est qu’à la fin du 20e siècle que ce fédéralisme devint assez conséquent pour que l’on puisse en faire l’instrument de ce redressement déjà espéré en 1960. Une revendication qui a mis 40 ans à être satisfaite.
Le fédéralisme belge est-il facteur de division?
Il est difficile de dire aujourd’hui si ce fédéralisme aurait pu empêcher la lente glissade de la Wallonie vers les difficultés économiques et notamment le chômage qui peut être dans certaines régions deux à trois fois plus élevé qu’en Flandre. On se dispute aussi sur le fait de savoir si le Gouvernement wallon a réussi à redresser la barre depuis qu’il en a les moyens, mais des résultats sérieux sont quand même engrangés et cela a été reconnu, encore récemment, par des économistes estimant qu’il arrive aujourd’hui que la croissance économique en Wallonie soit même supérieure à ce qu’elle est en Flandre.
Dès lors, j’avoue ne pas comprendre pourquoi les médias se lancent dans cette campagne contre les préjugés. Que peut donner d’ailleurs cette campagne? Cela me réjouirait que les préjugés antiflamands en Wallonie diminuent, car je ne les partage pas. J’estime la Flandre et les Flamands où j’ai beaucoup d’amis et où j’ai été invité des dizaines de fois à prendre la parole en néerlandais (bien que celui-ci ne soit pas bon mais je fais un effort et il y a peu de Wallons qui le font, y compris les plus unitaristes). Pour moi, la Flandre et la Wallonie doivent acquérir encore plus d’autonomie et faire entendre leurs voix distinctes en Europe et dans le monde. Il est possible que cela entame l’image d’unité que donne encore la Belgique. Mais je ne vois pas tout à fait l’intérêt qu’il y aurait à ce que l’unité belge dissimule en quelque sorte la différence entre deux peuples et deux cultures. Le contact qu’elles ont l’une avec l’autre, les contacts que les deux peuples ont l’un avec l’autre sont-ils même liés au maintien de l’Etat belge? Je me permets d’en douter. Et si la campagne d’explication avec la Flandre menée par les médias francophones vise à renforcer l’unité belge, alors je suis contre. Non pas que je sois contre toute idée d’unité avec la Flandre mais je ne la vois pas garantie par la Belgique unitaire au sein de laquelle au contraire les conflits se sont multipliés quasiment dès sa naissance.
A moins bien sûr - ce qui est assez typique de l’idée nationale – que l’on ne vise à maintenir l’idée même de Belgique parce que l’on y est attaché sentimentalement. Et je me demande si ce n’est pas cela la principale motivation de ces campagnes de presse qui ne sont pas sans précédents d’ailleurs. L’actuelle campagne est une vieille resucée. Dans les années 60, le Premier ministre belge avait même demandé au journal français Le Monde de créer une page belge qui a subsisté jusqu’au début des années 80 et où il espérait que points de vues flamands et wallons se rencontrent. Mais toutes ces tentatives n’empêchent pas que l’autonomie de la Flandre et de la Wallonie aille en grandissant. Qui à mon avis ne rapprochent pas vraiment les deux peuples. Ces deux peuples, au demeurant, ne s’éloignent pas nécessairement l’un de l’autre en prenant plus d’autonomie. J’estime que la montée des autonomies oblige plus que jamais Flamands et Wallons à se parler, plus qu’avant même. Et à se connaître. Plus qu’avant également.
José Fontaine

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Né le 28/6/46 à Jemappes (Borinage, Wallonie). Docteur en philosophie pour une thèse intitulée "Le mal chez Rousseau et Kant" (Université catholique de Louvain, 1975), Professeur de philosophie et de sociologie (dans l'enseignement supérieur social à Namur et Mirwart) et directeur de la revue TOUDI (fondée en 1986), revue annuelle de 1987 à 1995 (huit numéros parus), puis mensuelle de 1997 à 2004, aujourd'hui trimestrielle (en tout 71 numéros parus). A paru aussi de 1992 à 1996 le mensuel République que j'ai également dirigé et qui a finalement fusionné avec TOUDI en 1997.

Esprit et insoumission ne font qu'un, et dès lors, j'essaye de dire avec Marie dans le "Magnificat", qui veut dire " impatience de la liberté": Mon âme magnifie le Seigneur, car il dépose les Puissants de leur trône. J'essaye...





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