Rage contre la machine médiatique

Les journalistes ont-ils transformé un fait divers en fait de société?

Accommodements - Commission Bouchard-Taylor


On n'est jamais mieux châtié que par soi-même. Appelée à commenter le rôle des médias dans le dossier brûlant des accommodements raisonnables, la journaliste montréalaise Rima Elkouri a sorti hier son artillerie analytique et tiré à boulets critiques dans son propre camp.

«À mon sens, de façon générale, les médias ont été une incroyable usine à désinformation dans ce contexte», a dit la chroniqueuse de La Presse pendant un débat organisé par l'École des médias de l'UQAM. «Sans ce rôle négatif, on ne serait pas pris aujourd'hui avec une commission qui va coûter cinq millions de dollars. [...] Les médias n'ont pas trempé la plume dans la plaie, comme le demandait le journaliste Albert Londres. Ils ont créé la plaie.»
Pour Mme Elkouri, le sommet (ou le fond) a été atteint avec l'histoire de la cabane à sucre où on a servi de la soupe aux pois sans jambon pour satisfaire des clients musulmans. Après la manchette du Journal de Montréal, l'anecdote commerciale est devenue une petite «affaire» et les politiciens ont évidemment été cuisinés par la meute. Un collègue, hégélien malgré lui, a interrogé André Boisclair sur le jambon comme élément constitutif de l'essence de la mixture pétaradante...
Continuant à cracher dans sa soupe, Mme Elkouri a noté que trop de manchettes et de nouvelles donnent l'impression que le Québec a été envahi par des ultrareligieux. La veille du débat, avant-hier donc, TVA ouvrait son journal télévisé avec une photo prise le 24 juillet de femmes voilées dans une piscine à vagues...
«Six femmes de dos à la piscine, ce n'est pas une nouvelle», a enchaîné l'animateur de TQS Jean-Luc Mongrain, précisant toutefois qu'il ne voulait pas trop critiquer les absents, personne du réseau TVA n'étant présent. Le débat réunissait aussi Jeff Heinrich, de The Gazette, et des médiologues de l'UQAM et de l'Université Laval. De toute manière, M. Mongrain tenait surtout à balayer les accusations selon lesquelles c'est encore une fois la faute aux médias.
«On est taxé de sensationnalisme à TQS, mais j'ai des petites nouvelles pour vous autres. On a fait 39 reportages de huit minutes sur ce que sont "les autres". Nous avons visité 39 communautés. On l'a fait. On ne l'a pas fait pour récupérer, puisque la diffusion a précédé le début des travaux de la commission Bouchard-Taylor.»
Le timonier du Grand Journal de 17h pense que l'affaire des accommodements raisonnables a été montée en épingle par les politiciens eux-mêmes, pas par les médias. «Cette commission est un compromis, une entourloupette. On ne peut pas aborder une problématique sociétale avec mépris. Il ne sortira rien de cela.»
Celle qui pleure, celui qui rit. Le public, lui, semble adopter une position mitoyenne, ménageant l'absolution et l'anathème, sans rage rose ou noire contre la machine médiatique. «Les perceptions négatives et positives par rapport aux médias coexistent pacifiquement au sein de la population», a résumé le chercheur Michel Lemieux, du Centre d'études des médias de l'Université Laval. Il a présenté les conclusions d'une enquête qualitative sur le sujet. «Les médias sont perçus par les participants à nos rencontres comme des vigiles qui attirent l'attention sur certaines réalités que les élites préféreraient cacher. En même temps, ils estiment que les médias exacerbent certaines craintes, exagèrent des situations et accordent une importance démesurée aux accommodements raisonnables.»
Cette étude, intitulée La dynamique médias/accommodements raisonnables, se base sur des entrevues réalisées en juin dernier auprès de groupes de Québécois francophones dans trois régions (Montréal, Québec et Trois-Rivières).
Du côté négatif de la perception, les participants se disent agacés par la redondance des nouvelles, «la répétition constante, en boucle». Ils critiquent «la vision simpliste, univoque des événements». Ils établissent des liens entre le sensationnalisme, les cotes d'écoute et les tirages. Ils observent que les sujets relayés «jouent sur des peurs profondes et des éléments émotifs, frustrants ou menaçants», l'égalité des hommes et des femmes ou l'identité québécoise, par exemple.
Du côté positif, les gens pensent que les médias jouent un rôle de vigile, révèlent une «réalité cachée», suscitent des débats et exposent le «complot du silence des élites» autour de ce problème. Plus étonnant encore, les répondants croient que le système médiatique fait de la pédagogie à l'égard des autres cultures et des religions minoritaires. Ils croient aussi que les outrances se corrigent à moyen terme et que le sensationnalisme s'atténue dans les jours suivant les manchettes accrocheuses. Bref, dans l'ensemble, «les médias ont plus reflété que créé les faits», et «l'aspect positif l'emporte sur l'aspect négatif», a résumé M. Lemieux.
Le professeur Florian Sauvageau, lui aussi du Centre d'études des médias, a avoué que cette enquête l'obligeait à repenser ses grilles d'analyse. Il dirigeait le groupe réunissant les journalistes et les médiologues. «J'ai un devoir de réserve en tant que président, mais je dois dire que j'étais assez près de la position de Mme Elkouri. Maintenant, je dois constater que la population est beaucoup plus nuancée.»
Son collègue Antoine Char, de l'UQAM (et du Devoir), a examiné autrement le couple médias-public. «La dictature des médias n'est pas plus forte qu'il y a 20 ou 30 ans, a dit le professeur-pupitreur. Il faut plutôt parler de la dictature des publics. Il faut regarder ce que font les publics des médias qu'ils aiment tant. Les médias ne contrôlent plus l'attention politique, ils l'attirent.»
Une spécialiste du rôle des médias dans nos démocraties, la professeure Anne-Marie Gingras, de l'Université Laval, a finalement pris le micro dans la salle pour souligner l'ironie de la situation. Hier matin, à Montréal, dans une université, de savants observateurs des médias «défendaient le sensationnalisme comme "nature de la bête"» tandis que des journalistes «activaient le mécanisme de l'autocritique»...


Laissez un commentaire



Aucun commentaire trouvé