Qui veut faire taire les évêques du Québec?

Avortement (C-484; Q-34)



[Le 21 novembre 2007, le cardinal Ouellet a publié une lettre ouverte->10438] dans laquelle il invitait les Québécois au dialogue et demandait pardon pour certaines fautes commises, par le passé, par l'Église catholique. Il y reconnaissait notamment «les attitudes étroites de certains catholiques» et leurs conséquences en matière de discrimination à l'égard des autochtones, des femmes ou des homosexuels. Cette lettre apparaissait notamment comme une réponse à son mémoire présenté dans le cadre de la commission Bouchard-Taylor.
Il y manifestait la volonté de maintenir un enseignement religieux dans les écoles et de recourir à une «nouvelle évangélisation» de la province. Cette première intervention lui avait valu un grand nombre de réactions négatives, et on lui reprochait notamment son ton hautain. Par sa lettre de repentance, publiée trois semaines plus tard, le primat du Canada semblait alors vouloir prendre acte des critiques émises et tentait de renouer un dialogue difficile. Ceux-là mêmes qui lui avaient reproché son ton supérieur et extérieur aux réalités sociales du Québec s'en sont pris cette fois à sa nouvelle attitude, perçue comme une vaine tentative de réconciliation trop tardive, lacunaire et à la bonne foi douteuse.
Deux réputations
Par conséquent, quoi que dise le cardinal de Québec, il semble qu'il ne puisse en définitive qu'avoir (forcément) tort aux yeux des bien-pensants. Les réactions à sa deuxième intervention ont également été très véhémentes, chacun trouvant que le cardinal n'était pas allé assez loin dans la repentance manifestée. Même la ministre québécoise de la Condition féminine, Christine St-Pierre, a tenu à lui jeter la «pierre» en manifestant, à cette occasion, une curieuse appréciation de la laïcité et de la séparation des pouvoirs.
Il faut dire que le cardinal Marc Ouellet a la réputation tenace d'être un intellectuel conservateur, attaché aux dogmes et proche de Rome. Ces qualificatifs suffiraient donc à le disqualifier aux yeux d'un grand nombre de Québécois et à rendre ses propos irrecevables car émanant d'une personnalité contestée. Il semblerait en aller différemment du cardinal Jean-Claude Turcotte, dont la bonhomie et le ton conciliant le rendraient plus sympathique aux yeux des médias, gardiens de la bien-pensance contemporaine.
Désaveu du Dr Morgentaler
Or, le cardinal de Montréal est intervenu, le 11 septembre dernier, pour remettre en cause l'attribution de l'Ordre du Canada au docteur Henry Morgentaler. La contribution de ce médecin, partisan de la reconnaissance de l'avortement au Canada, n'aurait constitué à son avis qu'un «progrès social très discutable».
Ce dernier intervient ainsi à la suite de plusieurs personnalités qui se sont également désolidarisées du Dr Morgentaler, auquel l'honneur a été accordé le 1er juillet 2008. Lucien Larre, prêtre de Colombie-Britannique, et Gilbert Finn, ancien lieutenant-gouverneur du Nouveau-Brunswick, ont ainsi déjà renoncé à leurs décorations de l'Ordre du Canada afin d'exprimer publiquement leur mécontentement.
Le cardinal a interpellé les dirigeants politiques en soulignant l'utilité de s'interroger en ces termes: «Suis-je politically correct? Est-ce que je suis la majorité ou est-ce que je suis ma conscience?» Mgr Turcotte vient ainsi de heurter de front le politiquement médiatique et la toute-puissance des avis majoritaires (ou supposés tels) et idéologiquement imposés au nom d'une conception erronée de la démocratie.
Dénonciations
À la suite de ce «coup d'éclat», les réactions à l'encontre du cardinal Jean-Claude Turcotte ont été fort nombreuses. Plusieurs ont, par exemple, dénoncé l'introduction de la religion au sein de la campagne politique actuelle, alors même qu'aucune voix ne s'était préalablement élevée pour dénoncer, à l'inverse, l'attitude de Mme St-Pierre à l'égard du cardinal Ouellet.
En réalité, cette intrusion du cardinal Turcotte dans la sphère publique ne pouvait rester sans réaction de la part des défenseurs d'un «nouvel ordre moral». Pour le faire taire, certains journalistes se sont alors empressés de soulever la question des prêtres pédophiles. Dès le lendemain de son intervention, un premier écrit a cherché à mettre à mal le cardinal et à le réduire au silence.
Dans un premier temps, il était reproché au cardinal Turcotte d'avoir dénoncé la nomination du Dr Morgentaler en pleine campagne électorale. Cette fois, c'est pourtant la concomitance des problèmes (réels) de sévices sexuels avec l'intervention du prélat montréalais qui pose un sérieux problème. Les attaques à l'encontre du cardinal visent essentiellement à lui reprocher le financement, par le diocèse, d'études en droit canonique pour un prêtre qui a été condamné pour des attouchements sexuels et qui est, depuis, exclu de toute activité pastorale.
Il semble qu'en l'espèce, l'Église ait toutefois pris ses responsabilités en retirant toute fonction pastorale à l'abbé incriminé et en le cantonnant à des activités purement administratives au sein du diocèse. Par ailleurs, le coupable a terminé de purger sa peine de prison avec sursis, et l'empressement de certains à dénoncer la solution de réadaptation envisagée est étrange «pour dire le moins».
Confusion
Cette mauvaise confusion des genres n'a pas échappé à quelques esprits et, en définitive, il semble évident que cette affaire de pédophilie n'a été évoquée par la presse qu'afin de mettre à mal l'autorité du cardinal et pour le «punir» de ses propos outranciers de la veille.
Une telle attitude est grave, car elle remet directement en cause la liberté d'expression. Toute prise de parole publique d'une autorité ecclésiastique suscite désormais une attitude de réprobation instinctive et immédiate. L'Église n'aurait plus aucun droit ni compétence pour intervenir dans le champ du débat d'idées, elle qui avait jusqu'alors la prétention de se définir comme «experte en humanité» (Paul VI, déclaration à l'ONU, 1965).
***
Arnaud Decroix, Juriste et historien des institutions et des idées politiques au Centre de recherche en droit public de l'Université de Montréal

Squared

Arnaud Decroix1 article

  • 496

Juriste et historien des institutions et des idées politiques au Centre de recherche en droit public de l'Université de Montréal





Laissez un commentaire



Aucun commentaire trouvé

-->