Québec veut donner du temps aux familles

2005

La conciliation travail-famille a la cote par les temps qui courent. Il s'agit même de l'enjeu central des négociations dans le conflit de travail de l'heure. Les employés en grève de la SAQ demandent en effet à l'État de rendre un peu plus souples les horaires de travail. Or Québec refuse pour le moment de souscrire à cette revendication... même s'il s'agit d'un type de mesures de conciliation qu'il recommande au secteur privé de mettre en place!
Et la conciliation travail-famille a également la vie dure. Quand Cadillac-Fairview a décidé en août dernier de prolonger les heures d'ouverture de ses centres commerciaux de Montréal jusqu'à 21h tous les soirs de la semaine - comme le permet la loi par ailleurs -, tous les analystes ont eu une pensée pour les travailleurs du commerce de détail qui ont des enfants... Ce qui n'a pas empêché des concurrents d'emboîter le pas!
C'est dans ce contexte que le ministre de l'Emploi, de la Solidarité sociale et de la Famille, Claude Béchard, déposera prochainement sa politique de conciliation travail-famille. «On veut donner du temps aux familles», martèle M. Béchard. Son objectif est juste, selon les spécialistes. Du temps, c'est exactement ce que les parents réclament. «C'est la demande numéro un», confirme Diane-Gabrielle Tremblay, spécialiste de la conciliation travail-famille et professeure à la Télé-Université.
Incitation plutôt qu'obligation
Reste maintenant à prendre les moyens pour atteindre cet objectif. Selon les éléments déjà connus de sa politique, Québec incitera plus qu'il n'obligera les entreprises à aider leurs employés à maintenir un équilibre entre la vie professionnelle et la vie familiale.
En outre, s'inspirant du modèle français, Québec souhaite accorder des crédits d'impôt aux entreprises qui mettent en place des mesures de conciliation travail-famille. Il pourrait s'agir de l'aménagement d'horaires de travail flexibles, de l'instauration d'une semaine de quatre jours destinée aux parents, de la création de congés payés pour événements familiaux ou encore de l'ouverture de garderies en milieu de travail, par exemple. Aucune entreprise ne serait toutefois obligée d'adopter l'une ou l'autre de ces mesures. La philosophie du gouvernement est incitative, non pas coercitive.
Congés payés
Le gouvernement Charest entend également modifier la Loi sur les normes du travail afin de créer des congés payés pour les parents qui doivent s'occuper de leur enfant ou d'un proche malade. Actuellement, un employé a droit à dix jours de congé, mais ceux-ci ne sont pas rémunérés.
Enfin, Québec veut créer des bureaux du temps dans plusieurs communautés afin d'harmoniser les horaires des écoles, des commerces et des services municipaux. Le tout afin de faciliter la vie familiale. Un bureau du temps d'une région pourrait proposer, par exemple, de coordonner le début des activités proposées par les municipalités aux enfants avec la fin des classes et d'assurer l'encadrement (le transport, entre autres). L'école pourrait de son côté offrir à d'autres enfants une aide aux devoirs. Il y aurait ainsi un pont entre la fin des classes et la fin de la journée des parents.
«Ce qui me semble le plus important là-dedans, c'est l'idée d'amener plusieurs acteurs sociaux à la même table et de les faire travailler sur les horaires des transports, des services municipaux, des arénas, des piscines et des écoles. Ces gens-là travaillent ensemble très peu à l'heure actuelle», souligne Diane-Gabrielle Tremblay.
Règlement imminent
Le gouvernement Charest compte sur un règlement avec Ottawa sur les congés parentaux - qui serait imminent selon lui - pour compléter sa politique. Ainsi, les travailleurs, salariés ou autonomes, auront droit à des congés parentaux plus généreux: 40 semaines avec 75 % du salaire ou 50 semaines avec 70 % du salaire pour les 25 premières semaines et 55 % du salaire pour les 25 semaines suivantes. Les pères disposeront d'un congé parental non transférable de trois semaines à 75 % du salaire ou de cinq semaines à 70 %.
Or, depuis son arrivée au pouvoir, le gouvernement Charest s'est montré incapable d'appliquer la mesure principale de conciliation travail-famille qu'il avait promise lors de la dernière campagne électorale. Le Parti libéral s'était engagé à créer un vaste programme d'aide aux devoirs, s'inspirant de mesures déjà présentes dans des institutions privées et quelques rares écoles publiques. Jean Charest affirmait alors que ce programme permettrait de «concilier l'horaire des enfants et les besoins des parents». Le hic, c'est que Québec a lancé ce programme en mai dernier avec un budget de dix millions de dollars, une somme tout à fait insuffisante pour permettre à bon nombre d'écoliers d'en profiter... L'illustration parfaite des limites de l'action de l'État en matière de conciliation travail-famille!
Mais Diane-Gabrielle Tremblay est catégorique: l'État peut faire plus. «Actuellement, il y a des gens qui, dans leur convention collective, vont négocier des choses intéressantes en matière de conciliation, mais beaucoup de personnes, comme les chefs de famille monoparentale, qui travaillent dans le commerce de détail, qui ont probablement besoin d'aide plus que n'importe qui, n'ont pratiquement droit à rien. C'est pour ça que l'État doit s'impliquer.»
L'État pourrait selon elle obliger les entreprises à étudier sérieusement toute demande de réduction ou d'aménagement du temps de travail formulée par un travailleur. L'employeur devrait apporter des raisons valables, liées par exemple à la production, pour justifier un refus. Québec pourrait aller jusqu'à décréter une réduction des heures de travail, mais «je ne pense pas que le gouvernement le fasse», dit Mme Tremblay.
Depuis... 1989!
C'est en 1989, sous le règne de Robert Bourassa, qu'un gouvernement a abordé pour la première fois la conciliation travail-famille dans une politique publique. «Un peu plus de 60 % des mères d'enfants de moins de 15 ans travaillent à l'extérieur du foyer. La plupart des parents doivent donc concilier leurs tâches professionnelles et leurs responsabilités parentales. Il s'agit d'un phénomène récent au Québec mais qui est là pour durer. Il est important que les jeunes adultes bénéficient d'un soutien raisonnable, sinon le fait d'élever des enfants tout en occupant un emploi à temps plein devient un défi difficile», peut-on lire dans le document intitulé Familles en tête, la première politique familiale globale présentée par un gouvernement. Québec avait alors bonifié le congé de maternité, ajouté des congés non rémunérés pour des raisons familiales et renforcé la garantie d'emploi lors d'un retour au travail après un congé parental.
Chaque gouvernement a par la suite adopté sa propre philosophie. Au milieu des années 90, le gouvernement du Parti québécois a décidé de faciliter la conciliation des responsabilités familiales et professionnelles par la création des services de garde à cinq dollars. Plus tard, en 2002, le gouvernement Landry a modifié les normes du travail. Il a fait passer de cinq à dix le nombre de jours de congé sans solde par année pour raisons familiales, notamment.
Thème électoral
C'est lors de la plus récente campagne électorale, en 2003, que le thème de la conciliation travail-famille a fait le plus parler. Tous les partis ont alors présenté leur propre mesure. Le PQ voulait permettre à tout parent ayant un enfant de 12 ans ou moins de réclamer à son employeur, qui serait obligé d'accepter, une semaine de quatre jours ou la réduction de 20 % de ses heures de travail. Le PLQ avait quant à lui son aide aux devoirs. Et l'ADQ promettait de modifier la Loi sur les normes du travail afin de permettre aux travailleurs de prendre jusqu'à 20 jours de congés mobiles par année pour s'occuper de leurs enfants ou d'un proche malade.
Presque deux ans après la victoire libérale, et un vaste débat sur le sujet de la conciliation travail-famille, les mesures concrètes se font toujours attendre.


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