INDÉPENDANCE DU QUÉBEC 282

Québec : société ou nation ?

Est-ce la fin d’un rêve ?

Chronique de Bruno Deshaies


« Et seuls les Québécois décideront de leur avenir. »

(Pierre Bourgault, OUI à l’indépendance du Québec,
1977, p. 19.)


Société ou nation ?
Sous la rubrique « SOCIÉTÉ » dans le Journal de Montréal, madame Lise Payette analyse [« Le Québec après une grosse “brosse”. »->5691] (Cf. NOTE no 1.) Elle conclut sa chronique en ces termes : « Le Québec est un petit comique… Il se pourrait que ce soit l’ADQ qui fasse l’indépendance… Vous trouvez ça fou ? Pas pire que ce qu’on vient de vivre. »
Pour comprendre son point de vue, il faut lire les deux questions qu’elle se pose préalablement. « Comment réagira Mario Dumont, le fier Mario Dumont, quand il se fera grignoter les doigts un par un par le gouvernement fédéral quand le moment sera venu de défendre l’« autonomie » du Québec ? Se laissera-t-il manger tout rond ou aura-t-il envie de devenir souverainiste pour sauver ce qui reste de son peuple ? »
N’est-elle pas bien placée celle qui a été ministre dans le gouvernement de René Lévesque en 1976 et qui a vécu frénétiquement les « yvettes » à l’occasion du premier référendum des péquistes ? Ne reconnaît-elle pas aujourd’hui que l’indépendance du Québec n’est plus le privilège des péquistes et, indirectement, des bloquistes ? Ne va-t-elle pas jusqu’à penser que sous la pression du MOUVEMENT exercé par des indépendantistes, d’autres gouvernements à Québec que les péquistes pourraient réaliser l’indépendance du Québec ?
Mario Dumont a-t-il la conviction qu’il peut se comporter comme un Gandhi ?
L’organisation sociale est une chose très importante, car elle constitue d’une certaine manière le substratum de la nation. Mais la nation, quelle qu’elle soit, n’est pas et ne sera jamais un concept symbolique si on la considère au sens intégral, c'est-à-dire comme la force d’une population toute entière qui désire exprimer fermement et totalement son agir par soi collectif dans tous les domaines de la vie collective tant à l’intérieur qu’à l’extérieur. Comme point de départ de cette affirmation collective, il faut que la nation travaille à conquérir et à mettre en place un État souverain capable d’organiser la société en vue d’assurer la défense de ses intérêts collectifs et sa participation à la collaboration inévitable avec les autres nations dans le monde.
Il ne suffit pas d’écrire quotidiennement des revues de presse et des résumés de situation politique pour s’assurer de la bonne marche de la nation. En ce moment, il n’est même plus important de penser qu’un parti politique dit souverainiste pourra harnacher toute la force de la nation québécoise dans le sens de son indépendance collective. L’histoire des quarante dernières années au Québec a démontré que le Parti québécois a échoué dans ses tentatives répétées de faire passer le Québec du statut de province à celui d’État souverain associé au Canada-Anglais (et, qu’il soit dit en passant, que ce Canada ne doit pas être confondu avec un concept aussi insipide que le ROC). NE JAMAIS OUBLIER QUE LE ROC, C’EST LE CANADA-ANGLAIS. CE PAYS EST INDÉPENDANT. Le Québec est une province !
« La politique n’est pas un terrain de jeu

pour exprimer des « rêves » seulement. »

Avant l’annonce des résultats électoraux
Y aura-t-il un gouvernement majoritaire ? Si le taux de participation est élevé et que nous nous retrouvions avec un gouvernement majoritaire, les Québécois auront fait leur choix. Le gouvernement, quel qu’il soit, devra se mettre à l’œuvre et rendre des comptes pour les gestes qu’il posera. Si l’opposition parlementaire est forte, ce gouvernement majoritaire devra démontrer qu’il peut gouverner avec sagesse, prudence, détermination et surtout, avec une vision du Québec de demain.
Les Québécois sont mûrs pour faire un autre pas dans le sens d’une autonomie plus complexe et plus imposante. Ce gouvernement majoritaire n’aura pas le choix d’agir ou de réagir, sinon il devra être défait à l’Assemblée nationale sous la pression du MOUVEMENT. Le PQ doit faire autre chose que du chantage nationaliste tout comme le PLQ au sujet du fédéralisme. Quant à l’ADQ, il devrait faire autrement que du chantage autonomiste dans un fédéralisme décentralisé ou renouvelé.
Nous avons demandé à quelques souverainistes avant le jour du vote ce qu’ils pouvaient nous répondre sur une dizaine de questions. En résumé, nous avons obtenu les réponses suivantes avec ce petit jeu questionnaire.
QUESTIONNAIRE
1. Êtes-vous favorable à l’élection d’un gouvernement majoritaire ?

Oui, mais un gouvernement minoritaire aujourd'hui ne m'inquiète pas.
2. Pour quelles raisons ? (2 à 3 raisons)

Plus facile de gouverner « pour les intérêts de la population ». On peut identifier le coupable plus facilement. C'est plus facile de prendre des décisions et de choisir ses orientations.
3. Quel est le mystère de Québec depuis l’élection de Harper et l’échec du BQ ?

Il n'y a pas de mystère, la population voulait se débarrasser des libéraux (commandites, leur insolence, etc.) et ce faisant voter pour le Bloc risquait de les maintenir au pouvoir.
4. Si c’est un gouvernement minoritaire au Québec, lequel souhaiteriez-vous ?

Libéral mais avec un peu plus de sièges pour réduire ceux de l’ADQ.
5. Si l’ADQ devient l’Opposition officielle, quelle sera votre réaction ?

Danger. Nous croyons que Jean Charest devra composer avec le PQ contre l'ADQ qui risque de devenir son plus fort adversaire à combattre aux prochaines élections.
6. Si le PQ devait former le prochain gouvernement, quelle serait votre réaction ?

Déceptions, car cela reportera aux calandres grecques l'indépendance nationale.
7. Avec un gouvernement adéquiste minoritaire, qu’adviendrait-il ?

Il se fera du capital politique et accusera les autres partis politiques de l’avoir empêché de mettre son programme politique en vigueur.
8. Peut-on dire qu’il y aura une scission au Québec entre l’agglomération montréalaise et les RDQ (les régions du Québec ou le reste du Québec) ?
C'est un grand risque que nous devons absolument éviter. Seules les régions ou Montréal seule ne peuvent assurer le développement économique, etc. Ici, il devient OBLIGATOIRE de faire l'unité des Québécois.
9. Quel a été selon vous l’enjeu le plus important de la campagne électorale ?

Pas facile à répondre. La déconfiture des libéraux à cause de leurs mensonges (par ex. : le mont Orford, le zoo de Québec, la réforme de l'éducation à revoir malgré un avis favorable du Conseil supérieur de l'Éducation, etc.). Ajouter la performance de l'ADQ, parti très très à droite qui peut récolter les fruits du désaveu de la population à l’endroit des libéraux et du PQ.
10. Que peut bien faire le BQ à Ottawa dorénavant ?

Encore moins que par le passé. Mais vaut mieux qu'il reste à Ottawa afin que Duceppe ne devienne chef du PQ.
Après les résultats électoraux
Nous nous retrouvons avec des partis politiques à peu près d’égale force populaire, mais dont aucun d’entre eux n’a pu obtenir le nombre de sièges voulus pour former un gouvernement majoritaire à l’Assemblée nationale. La tempête adéquiste n’a pas été assez forte, d’une part, pour réduire suffisamment le nombre des défenseurs de la souveraineté à la sauce péquiste et, d’autre part, elle a été insuffisante pour déloger le gouvernement libéral pro-Canada et chasser l’option fédéraliste du pouvoir à Québec. Malgré tout, le grand gagnant est monsieur Mario Dumont et sa « relève » d’adéquistes nouvellement élus qui fera prochainement son entrée à l’Assemblée nationale en siégeant sur les « banquettes » de l’opposition officielle.
Cela dit, la question nationale demeure persistante quand même tout autant que pertinente. Toutefois, nous sommes obligés de penser qu’il y a un recul au sujet de la posture indépendantiste du Québec face au Canada-Anglais. Nous avons le sentiment que les souverainistes se retrouvent à peu près trente ans en arrière, soit à l’époque du OUI à l’indépendance du Québec de Pierre Bourgault.
On dirait que le chemin parcouru par les souverainistes l’a été sur un tapis roulant et que la CAUSE n’a pas évolué d’une manière progressive, mais plutôt de façon chaotique. Finalement, les péquistes souverainistes sont demeurés accrochés au discours de Bourgault en 1977. Au fond, ils en restent toujours à « Si je réponds “oui” à l’indépendance du Québec, c’est… » qu’elle nous permettra enfin de nous attaquer à nos vrais problèmes, qu’il faut toujours mieux se gouverner soi-même que d’être gouverné par les autres, qu’elle permettra l’établissement, en Amérique du Nord, d’un pays où les francophones seront majoritaires, que le Québec est le seul endroit au monde où je puisse me sentir chez moi, qu’elle s’inscrit dans le sens de l’histoire…, etc.
La politique n’est pas un terrain de jeu pour exprimer des « rêves » seulement. Il y a telle réalité politique qu’il faut en soi prendre au premier degré et non au sens figuré. Il existe une telle « chose » qui fait que la donne POLITIQUE ressemble tout autant, mutatis mutandis, aux facteurs ÉCONOMIQUE et CULTUREL.
Une nation est d’abord une société avec toutes les caractéristiques qui la façonnent, la représentent et la font vivre. Tous les individus occupent une place centrale, car ce sont eux qui activent le MOUVEMENT et rendent possible les CHANGEMENTS. Mais se limiter à porter des jugements ad hominem sur les personnes en politique n’est guère mieux que de juger, par exemple, un directeur d’une grande entreprise pour les succès ou les échecs de son usine ou de ses services du seul fait de sa présence à la tête de l’entreprise. Il apparaît normal de considérer l’ensemble de la situation avant de juger uniquement les individus.
Il faut relier les événements récents aux structures mêmes de la société québécoise toute entière, ce que ne font que très rarement nos commentateurs politiques et, semble-t-il, encore moins nos ex-politiciennes et ex-politiciens quant au sort réservé à leur parti politique. Notre histoire lointaine et moins récente est complètement ignorée. Nous ne nous arrêtons que sur les individus et les événements d’actualité. Ce qui nous donne une mince vision de nous-mêmes et de notre avenir.
Pour ne parler que des péquistes, disons simplement que le projet de souveraineté qui les anime est victime de son orientation originelle, c'est-à-dire de sa position ambiguë sur la souveraineté association ou de partenariat qui a été improductive au plan du statut NATIONAL du Québec.
Ni les réformes sociales ni les réformes constitutionnelles en soi ne permettront le bond qualitatif au plan NATIONAL sans que l’objectif soit clairement compris par les porteurs du ballon de l’indépendance du Québec. Il faut plus que voler de ses propres ailes. Il faut principalement être capable d’agir par soi collectivement comme société et comme nation en sachant exactement bien ce que c’est que l’indépendance. Rien de moins.
Bruno Deshaies
NOTE :
(1) Lise PAYETTE, [« Le Québec après une grosse “brosse”»->5691] Dans Le Journal de Montréal, 28 mars 2007, p. 31.

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Bruno Deshaies209 articles

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BRUNO DESHAIES est né à Montréal. Il est marié et père de trois enfants. Il a demeuré à Québec de nombreuses années, puis il est revenu à Montréal en 2002. Il continue à publier sa chronique sur le site Internet Vigile.net. Il est un spécialiste de la pensée de Maurice Séguin. Vous trouverez son cours sur Les Normes (1961-1962) à l’adresse Internet qui suit : http://www.vigile.net/Les-normes-en-histoire-1-20 (N. B. Exceptionnellement, la numéro 5 est à l’adresse suivante : http://www.vigile.net/Les-Normes-en-histoire, la16 à l’adresse qui suit : http://www.vigile.net/Les-normes-en-histoire-15-20,18580 ) et les quatre chroniques supplémentaires : 21 : http://www.vigile.net/Les-normes-en-histoire-Chronique 22 : http://www.vigile.net/Les-normes-en-histoire-Chronique,19364 23 : http://www.vigile.net/Les-normes-en-histoire-Chronique,19509 24 et fin http://www.vigile.net/Les-normes-en-histoire-Chronique,19636 ainsi que son Histoire des deux Canadas (1961-62) : Le PREMIER CANADA http://www.vigile.net/Le-premier-Canada-1-5 et le DEUXIÈME CANADA : http://www.vigile.net/Le-deuxieme-Canada-1-29 et un supplément http://www.vigile.net/Le-Canada-actuel-30

REM. : Pour toutes les chroniques numérotées mentionnées supra ainsi : 1-20, 1-5 et 1-29, il suffit de modifier le chiffre 1 par un autre chiffre, par ex. 2, 3, 4, pour qu’elles deviennent 2-20 ou 3-5 ou 4-29, etc. selon le nombre de chroniques jusqu’à la limite de chaque série. Il est obligatoire d’effectuer le changement directement sur l’adresse qui se trouve dans la fenêtre où l’hyperlien apparaît dans l’Internet. Par exemple : http://www.vigile.net/Les-normes-en-histoire-1-20 Vous devez vous rendre d’abord à la première adresse dans l’Internet (1-20). Ensuite, dans la fenêtre d’adresse Internet, vous modifier directement le chiffre pour accéder à une autre chronique, ainsi http://www.vigile.net/Le-deuxieme-Canada-10-29 La chronique devient (10-29).

Vous pouvez aussi consulter une série de chroniques consacrée à l’enseignement de l’histoire au Québec. Il suffit de se rendre à l’INDEX 1999 à 2004 : http://www.archives.vigile.net/ds-deshaies/index2.html Voir dans liste les chroniques numérotées 90, 128, 130, 155, 158, 160, 176 à 188, 191, 192 et « Le passé devient notre présent » sur la page d’appel de l’INDEX des chroniques de Bruno Deshaies (col. de gauche).

Finalement, il y a une série intitulée « POSITION ». Voir les chroniques numérotées 101, 104, 108 À 111, 119, 132 à 135, 152, 154, 159, 161, 163, 166 et 167.





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