Quand le stratège Lisée regarde le chef Lisée…

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La position de Vigile confirmée : Lisée est victime du syndrome référendaire


Il voulait être premier ministre : le voilà plutôt redevenu travailleur autonome et auteur. Près de six mois après la dure défaite électorale du Parti québécois, Jean-François Lisée — le stratège — analyse dans un nouvel ouvrage son règne de chef et revient sur les coulisses de la dernière campagne électorale. Entrevue.


Il y avait sur le très coloré autobus de campagne du Parti québécois une phrase intrigante : « Vous n’avez encore rien vu. » Au soir des élections, le slogan a pris un sens tout autre, alors que le parti essuyait le pire revers électoral de son histoire. Du jamais vu, en effet.


« Je vais bien, même si je sais que ce n’est pas ce que les gens pensent ! » Assis vendredi au bout d’une table de conférence dans les bureaux du Devoir, Jean-François Lisée reconnaît qu’il y a certes « eu un grand changement d’intensité » dans sa vie depuis le 1er octobre. « Mais je ne sens pas de vide », ajoute-t-il rapidement.


« Il y a, dans la défaite, une espèce de libération, écrit-il dans Qui veut la peau du Parti québécois ?, un livre qu’il fait paraître dans dix jours à compte d’auteur. Vous n’êtes plus responsable de tout. On ne vous demande plus d’avoir toutes les réponses. Un poids a été retiré de vos épaules. Contre votre gré, certes, mais retiré tout de même. »


Expulsé de l’Assemblée nationale (les électeurs de Rosemont lui ont préféré le solidaire Vincent Marissal), Jean-François Lisée n’allait évidemment pas rester inactif longtemps. Le revoilà ainsi dans la sphère publique, à la tête de « La boîte à Lisée » (sa compagnie de pigiste-penseur-auteur-conférencier), à faire « acte de convergence entre [son] ancien rôle de journaliste et celui d’acteur politique : raconter pour informer »,


Raconter quoi ? Ses deux ans comme chef du Parti québécois — il avait déjà publié un livre sur ses 18 mois en tant que ministre du gouvernement Marois — vus par la lorgnette du stratège qu’il n’a jamais cessé d’être.


Photo: Jacques Nadeau Le Devoir«Il y a, dans la défaite, une espèce de libération», dit l’ex-chef du Parti québécois Jean-François Lisée.

Mais à travers cela, il tente surtout d’identifier ce qui menace le PQ. « Il faut faire le bon diagnostic pour la suite des choses, dit-il. C’est ma thèse dans le livre : il y a une condition particulière au PQ qui est malsaine, il faut la nommer si on veut la faire reculer. »


Une mort annoncée


Cette « chose », ce serait « la force du discours voulant que le PQ va mourir », soutient M. Lisée. « Pas décliner : mourir. Les mots “agonie”, “moribond”, “hécatombe” sont utilisés. Et comme chef, je trouvais ça extraordinaire : nous avons 80 000 membres, plus que n’importe qui ; nos salles sont pleines ; le financement populaire est bon ; il y a une très grande vitalité… mais dès que je sors du parti, on me dit : “Vous mourez.” Ça a un aspect très déprimant sur l’intention de vote : tu ne veux pas voter pour quelqu’un dont tout le monde dit qu’il est à l’article de la mort. »


Les médias ont ici leur part de responsabilité, estime Jean-François Lisée. « Les journalistes relaient ça. C’est frustrant, mais je ne les blâme pas. Je ne suis pas du tout dans le mode accusatoire », ajoute celui qui consacre un chapitre au rapport entre les journalistes et les politiciens (notamment pour expliquer le mode de fonctionnement des médias et leur « biais favorable à la controverse »).


Mais il n’y a pas qu’eux, dit-il. « Une partie de l’électorat considère que ça fait mal de tenir un référendum quand on le perd. Et qu’il ne faut pas retourner à cette douleur. En psychologie, on appelle ça “l’évitement” : il y a un problème réel, il y a une solution, mais tu ne veux pas y aller parce que la solution peut être douloureuse. Alors tu l’évites. Et donc, le PQ est une présence qui dit : même si vous nous aimez, ce serait mieux de l’éviter. Et certains se disent : si ça disparaissait, ce risque de douleur serait fini. »


Ainsi souhaite-t-il que « nommer le problème, cet éléphant dans la pièce, soit la première étape pour essayer de le résoudre ». Parce que « le discours permanent sur notre mort prochaine est un puissant poison qui nous coupe les ailes, écrit-il dans le livre. Il n’a rien à voir avec la qualité de nos chefs, candidats, actions, programmes ou slogans. Il est désormais si enraciné qu’il me semble surgir d’une sorte de mécanisme de défense de la société, y compris chez des souverainistes ».


Mea culpa


Jean-François Lisée nie que souligner les effets du discours mortuaire soit une manière de se dédouaner de ses propres responsabilités dans la défaite. Quand on lui dit que son livre aurait pu s’appeler « Zéro excuse », en référence au « zéro slogan » de la précampagne électorale du Parti québécois, M. Lisée répond par un non ferme.


« Le soir de la défaite, j’ai dit que je prenais ma part de responsabilité. Ce n’est pas une figure de style. […] J’ai convaincu le parti de me suivre dans une stratégie qui a été un échec. La responsabilité de la défaite m’incombe et je l’assume parfaitement. Mais une fois qu’on a dit ça, on peut se demander quelles leçons tirer pour ne pas commettre deux fois la même erreur. »


Son livre dresse ainsi une liste de « 50 +1 leçons de politique appliquée ». Certaines d’entre elles viennent de l’épisode raté de convergence avec Québec solidaire — un moment qui a laissé un goût amer à Jean-François Lisée.


Les lecteurs du livre (dont les principales révélations étaient contenues dans un résumé publié par M. Lisée dans L’Actualité la semaine dernière) sentiront peut-être que l’ancien chef en garde du ressentiment. Lui jure que non. « Pas du tout. Je suis le plus factuel possible » en relatant les événements, soutient M. Lisée.


Mais il n’a pas pour autant digéré le refus des solidaires de signer ce pacte PQ-QS. « Ils ont choisi de croître contre le PQ, même si ça donnait le pouvoir à un parti qui ne ferait rien pour la justice sociale, l’écologie, le salaire minimum. C’est un choix extraordinairement cynique, néfaste pour nos idéaux communs. Je le décris froidement. […] C’est un choix froid cynique qui n’aide pas le bien commun. »


M. Lisée pense toujours qu’il serait préférable que les deux partis s’entendent. Mais il y croit à moitié. « QS n’acceptera d’envisager un pacte avec le PQ qu’après une élection où ils auront régressé. […] Leur objectif n’est pas d’avoir un gouvernement de bien commun, c’est de croître d’élection en élection. »


Pour la suite des choses, l’ancien chef n’entend pas s’immiscer dans les affaires courantes du PQ. « Ma contribution est là. La suite appartient à cette nouvelle génération de leaders. […] J’ai une liste de projets, de l’écriture, peut-être des documentaires. C’est sûr que mon énergie va être canalisée quelque part. L’entrepreneur en moi est en train de réémerger. Je ne sais pas spécifiquement, mais j’ai du temps, et je vais laisser la vie me montrer de nouveaux horizons. »









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