ANALYSE

Pourquoi céder à Ottawa la place du Québec au Mexique?

Est-il dans la politique de l'actuel premier ministre du Québec, et de ses représentants à l'étranger, de s'incliner humblement devant un Canada, qui avait pourtant fini par reconnaître au Québec une certaine légitimité (pour ne pas parler de suprématie) en matière de francophonie «norte-sur»?

PLQ - canadian d'abord et avant tout - les trahisons des Rouges

La visite éclair à Mexico de la ministre de la Culture et des Communications, Christine Saint-Pierre, remettra-t-elle le Québec sur ses rails au Mexique? Il faut l'espérer, car des événements récents laissent croire que le Québec a cédé au Canada un privilège — sinon un droit acquis à la faveur d'un quart de siècle d'une intense activité culturelle et diplomatique pour faire valoir sa différence.
Même au pire moment des relations tendues entre l'Ambassade du Canada et la Délégation générale du Québec (DGQ) à Mexico, comme à l'occasion de la visite du premier ministre Bouchard en 1995 (1), le Québec y brillait comme représentant de la culture francophone au Canada — que ce soit aux différents salons du livre de Guadalajara et de Mexico, au Festival Cervantino, dans la présentation de dramaturges et tournées d'artistes québécois. Au reste, ces derniers ne ménageaient pas leurs éloges à l'égard de la DGQ et de ses efforts pour illustrer le Québec sur la vaste carte mexicaine.
Virage étonnant
Or, voilà que des événements récents nous ramènent loin en arrière, à l'époque où le Québec commençait timidement à faire valoir en Amérique latine une certaine effervescence culturelle. Un incident illustre bien un virage aussi étonnant qu'inattendu. La scène se passe au cours d'une petite fête organisée à la Casa del Poeta (la maison du poète), à Mexico, pour célébrer un numéro de la revue Norte-Sur (Nord-Sud) entièrement consacré aux poètes québécois. Une cinquantaine de personnes sont réunies : quelques écrivains mexicains, des fonctionnaires canadiens et québécois et des fidèles du Québec.
À tout seigneur tout honneur : l'animateur cède d'abord le micro au responsable canadien des communications, M. Jeff Marder! Et M. Marder commence par vanter les mérites de l'accord de libre-échange (dont la culture a pourtant été exclue); puis il cite comme exemple du dynamisme de la poésie québécoise... Yann Martel!
Consternation dans la salle. Tout le monde sait que M. Yann Martel a en effet du génie, mais qu'il écrit ses livres directement en anglais! Son ambition d'atteindre les plus gros chiffres de ventes en écrivant d'abord en anglais est certainement légitime. Mais cela en fait-il l'honorable représentant de la poésie québécoise et de la littérature francophone?
Souhaitons que le nouvel ambassadeur canadien nommé récemment à Mexico sache convaincre ses collaborateurs de mieux préparer leur participation aux événements culturels si nombreux au Mexique. Et surtout lorsqu'il s'agit, pour un anglophone ne possédant pas une parfaite maîtrise du français, de représenter la littérature québécoise. Cela dit, Yann Martel sera sans doute heureux de voir ainsi s'ajouter une corde à son arc!
Quelle place pour la culture québécoise à l'étranger?
Quant à la ministre Christine Saint-Pierre, il va sans dire que sa visite à Mexico, en route pour le deuxième Forum universel des cultures à Monterrey, tombe à point nommé pour réfléchir sur la diffusion de la culture québécoise en Amérique latine et le choix des représentants chargés de sa diffusion et des relations publiques de la DGQ.
Les Latinos del Norte — les Latins du Nord —, comme a lancé un jour l'essayiste Laszlo Moussong en interviewant le poète Gaston Miron, ont pour l'instant quelques pentes à remonter pour retrouver leur suprématie comme représentants de la culture francophone au Canada. Il est vrai que le Québec domine largement la scène à Monterrey (deux heures d'avion de Mexico).
Il sera intéressant de voir si le nouvel ambassadeur du Canada au Mexique, M. Guillermo Rishchynski, qui quitte ainsi le Brésil, adoptera la politique d'ouverture souhaitée par les nombreux artistes québécois qui lorgnent vers les 110 millions de Mexicains, ou la politique autoritaire d'un Stanley Gouch qui avait fait annuler naguère une rencontre prévue entre un premier ministre du Québec et le président du Mexique.
Est-il dans la politique de l'actuel premier ministre du Québec, et de ses représentants à l'étranger, de s'incliner humblement devant un Canada, qui avait pourtant fini par reconnaître au Québec une certaine légitimité (pour ne pas parler de suprématie) en matière de francophonie «norte-sur»?
Même des Mexicains s'inquiètent
Pour l'instant, plusieurs Mexicains concernés par les échanges culturels, et devenus familiers de la culture québécoise, s'étonnent et même s'inquiètent un peu. Cela s'ajoutant au fait qu'à la DGQ, la culture a été confiée à un Français (marié à une fonctionnaire de l'ambassade du Canada), et la coopération universitaire à une autre Française mariée, cette fois, à un Mexicain. Donc, tout le monde peut dormir sur ses deux oreilles : pas de querelles de tapis rouge en vue!
On peut toutefois espérer que la présence massive d'artistes et même d'universitaires québécois au Forum universel des cultures de Monterrey redore l'image du Québec sur la scène mexicaine. Cette coûteuse manifestation qui durera trois mois dans la capitale financière du Mexique a fait une large place à des troupes du Québec comme le cirque Éloize, des artistes comme René Derouin qui occupera l'un des espaces les plus remarqués du Forum, à des chercheurs de l'Université de Sherbrooke, une ville-frontière préoccupée comme Monterrey d'immigration et d'identité.
Le premier forum du genre organisé par l'UNESCO à Barcelone en Espagne, il y a quatre ans, a été un coûteux échec. Mais les autorités du Nuevo Leon — État dont Monterrey est la capitale — espèrent néanmoins faire de l'événement un succès jusqu'au 20 novembre, en tablant d'abord sur le fait que les centaines de spectacles et de concerts prévus sont en majorité gratuits. Et faire oublier que Monterrey est aussi devenue une ville taraudée par la violence et les trafiquants de drogues. Mais la culture n'a-t-elle pas aussi des vertus pacificatrices?
(1) [Le premier ministre Bouchard, en visite officielle au Mexique, devait être reçu amicalement par le Président mexicain Ernesto Zedillo->archives/indexA/mexique.html]. Mais l'apprenant, et sur ordre d'Ottawa, l'ambassade du Canada avait bousillé le programme patiemment négocié par Québec et fait annuler la rencontre. Pourtant, Zedillo recevait les premiers ministres d'autres provinces — notamment l'Alberta et l'Ontario. Il va sans dire que le président du Gouvernement de Catalogne et du pays basque — provinces autonomes espagnoles — avaient aussi leurs entrées à Los Pinos, la maison présidentielle du Mexique. Ce n'était donc pas une affaire de protocole, mais d'intransigeance du fédéralisme canadien.
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Brigitte Morissette
Journaliste* canadienne en poste à Mexico
*On peut communiquer avec l'auteur à l'adresse courriel suivante: brigittemorissette@hotmail.com

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