Plus qu'une nation

17. Actualité archives 2007

En adoptant récemment une résolution reconnaissant la nation québécoise, le premier ministre Stephen Harper croyait probablement mettre un terme à la discussion. Un vote au Parlement et l'affaire serait réglée. Mais il n'en va pas des nations comme du nom de l'avenue du Parc: il suffit de vouloir s'en débarrasser pour finalement relancer le débat. C'est qu'elles sont teigneuses, les nations! Quoi de plus sensible et de plus profond que ce qui unit un peuple et fait son identité dans le monde? Dès que nous quittons le Québec, c'est en effet en tant que Québécois que nous entrons en contact avec le monde.
Les lettres publiées dans ce journal, comme celles que m'ont envoyées plusieurs lecteurs la semaine dernière sur un éventuel référendum écossais advenant l'élection du Scottish National Party à Édimbourg, montrent bien que l'entreprise qui consistait à vouloir en finir avec cette discussion et «passer à autre chose» était vaine.
En réalité, l'élection de Stéphane Dion à la direction du Parti libéral du Canada pourrait contribuer davantage à relancer ce débat que toutes les résolutions du Parlement canadien. On sait en effet que le nouveau chef a toujours rejeté du revers de la main toute tentative de reconnaissance de la nation québécoise, jusqu'à ce qu'il soit récemment pris de court par le geste de Stephen Harper et l'insistance de Michael Ignatieff. C'est alors que l'habile professeur a sorti de sa poche cette idée de «nation sociologique». Le Québec, dit-il, serait une nation sociologique mais pas politique.
Je me suis demandé comment mes amis écossais réagiraient si on les traitait ainsi de «nation sociologique», eux que la reine d'Angleterre (et donc du Canada) a toujours qualifiés de nation sans le moindre adjectif qualificatif. Eux qui se sont battus pendant des décennies pour retrouver un lieu d'expression justement politique, le Parlement de Holyrood.
On s'étonne d'entendre un ancien universitaire manier les concepts avec autant de légèreté. On ne fera avaler à personne que le Québec, qui a eu un représentant à Londres avant le Canada, qui possède une délégation à Paris avec un statut diplomatique et qui est membre à part entière de l'Organisation internationale de la Francophonie, puisse relever de la simple sociologie. Si la nation québécoise n'était que le lieu d'une organisation sociale et culturelle particulière, on se demanderait alors pourquoi le Québec possède un des plus vieux parlements d'Amérique, lieu par excellence d'expression d'une volonté politique. À quoi servirait en effet ce parlement si nous n'étions qu'une catégorie sociologique comme les femmes, les homosexuels ou les amateurs de bingo, qui, vous l'aurez remarqué, n'ont pas de parlement et n'en ont jamais exigé un? La Société Saint-Jean-Baptiste suffirait amplement à la tâche.
***
Ce débat a finalement du bon en ce qu'il aura forcé tout le monde à prendre position sur un sujet essentiel. Je m'étonne pourtant qu'un argument ait été escamoté. Cela peut paraître prétentieux, mais j'aurais envie de dire que la nation québécoise n'est pas seulement ouverte à tous ceux qui habitent le territoire du Québec, elle est aussi en quelque sorte plus qu'une nation. En effet, le Québec est le seul État dans le monde qui soit garant de la survie d'une civilisation française en Amérique. Au-delà des pays et des gouvernements, le continent américain s'est décliné dans l'histoire sur les modes amérindien, anglo-saxon, hispanique, lusophone et français. Les Français ont créé sur ce continent une façon qui leur est propre d'entrer en contact avec ses habitants, d'y vivre et d'y appréhender le monde.
Or le Québec est à cette Amérique française ce qu'Israël est aux Juifs et à leur héritage, l'Arménie aux Arméniens, le Kurdistan irakien aux Kurdes, l'Irlande aux Irlandais et l'Écosse à l'immense diaspora écossaise. Le Québec est porteur non seulement de sa propre destinée mais aussi d'un héritage historique qui le dépasse. Il traîne derrière lui le poids historique de toutes les communautés françaises d'Amérique qui, nulle part ailleurs, ne jouissent, pour perpétuer leur mémoire, d'un État où elles sont majoritaires. Vous noterez d'ailleurs que les peuples que j'ai mentionnés, qui ne sont pas encore indépendants, sont tous plus ou moins tentés par l'idée. Beaucoup plus, à tout le moins, que les Hongrois de Slovaquie ou les francophones de Belgique, par exemple. C'est qu'ils portent sur leurs épaules une responsabilité historique particulière.
On pourrait dire que le Canada est lui aussi garant de cet héritage. C'est probablement ce qu'ont cru nos ancêtres qui se sont engagés de bonne foi dans la fédération canadienne en 1867. Presque un siècle et demi plus tard, on peut malheureusement imaginer le jour où le Québec ne représentera plus que 20 %, 15 % ou 10 % de la population canadienne. Comme le répète souvent le collègue Jean-François Lisée, les tendances démographiques canadiennes tendent de façon apparemment irréversible à minoriser toujours un peu plus le Québec. Ce que d'aucuns appellent le misérabilisme des Québécois ne vient pas de nulle part. Il est même en quelque sorte inscrit dans la structure du Canada depuis ses débuts.
Lorsque Stéphane Dion s'étonne naïvement qu'un Québécois puisse devenir chef d'un grand parti canadien sans parler parfaitement l'anglais, il oublie que ses ancêtres ne réclamaient pas le droit à un accent mais bien à un pays où la pérennité de cette Amérique française serait assurée.
Les Juifs n'ont pas fondé Israël uniquement pour ceux qui y vivent mais aussi pour tous les Juifs du monde qui savent que, même si un jour ils ne parlent plus hébreu, existera dans l'univers un État dont ce sera la langue officielle et qui sera surtout porteur de cette mémoire. Les Irlandais perçoivent l'Irlande ainsi, comme la patrie d'une gigantesque diaspora et le témoignage d'une culture dont la survie et le développement dépassent de loin le sort de ceux qui y habitent.
Au-delà des débats abstraits, c'est aussi cela, le Québec. On dira que ce n'est qu'affaire de symboles. Mais les nations sont-elles faites d'autre chose?
crioux@ledevoir.com


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5 commentaires

  • Robert Bertrand Répondre

    17 décembre 2006

    Donnons-nous le, la Pays que l'on veut.
    C'est à nous tous Québécois et Québécoises de nous assumer pour finaliser le pays qui est le nôtre dans une réalité que l'on vit.
    On nous dit "distincts", on nous dit "différents". Nous tous, citoyens et citoyennes du Québec, on le sait bien que nous ne sommes pas comme les autres citoyens de leur Canada.
    Nous respectons leurs différences, leurs réalités, leurs vouloirs.
    Nous avons des vouloirs différents, une société de partage, de collaboration, de paix, d'humanité, d'accommodements, de responsabilités.
    On nous l'a déjà dit : D'une Province pauvre, on est un Pays riche". Nous sommes riches de ce que nous sommes, riches de nos avoirs collectifs, de nos spécialistes, de nos universitaires, de notre jeunesse, de nos travailleurs et travailleuses, de nos techniciens.
    La pauvreté qui serait nôtre est beaucoup plus à l'égard des responsables politiques que nous avons. Que nous offrent-ils ? Ils nous offrent que du sur-place sans envergure, des projets qui satisfont beaucoup plus leurs contributeurs à leurs caisses électorales que de miser sur le développement majeur du Pays du Québec.
    On n'hésite pas de nous dire que les caisses d'un certain parti politique sont plus qu'abondantes. Pourquoi le sont-elles à ce point sinon que les intérêts premiers de ces éluEs auraient été de satisfaire les volontés de leurs bailleurs de fonds. Les manifestations que l'on a connues en sont les plus belles démonstrations.
    Il nous faut des éluEs qui travailleront pour développer le Pays du Québec, de lui donner une place, pleine et entière, sur la scène tant nationale qu'internationale, un Pays qui nous ressemble et qui nous rassemble, chez nous, en terre d'Amérique.
    Robert Bertrand, rédacteur,
    Québec un Pays
    http://cf.groups.yahoo.com/group/Pour-le-Pays-du-Quebec/

  • Archives de Vigile Répondre

    15 décembre 2006

    C’est probablement ce qu’ont cru nos ancêtres qui se sont engagés de bonne foi dans la fédération canadienne en 1867.
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    Mais ou êtes-vous aller chercher celà. Nos ancêtres, n'ont jamais eu la chance de donner leurs avis sur leur confédération.
    Avec le vote censitaire (1), et la collusion pouvoir et clergé, nos ancêtres comme vous dites n'ont jamais eu leur mot à dire, et même je vous dirais, ils savaient qu'ils allaient se faire assimilé et volé.
    (1)Le ‘’pays légal’’ (le vote censitaire, environ 5.9% de la population) ainsi circonscrit signifiait qu’une majorité d’adultes-toutes les femmes, les hommes de basse condition, cultivateurs, domestiques, artisans, manœuvres, ouvriers agricoles, etc. – n’étaient pas représentée et que la bourgeoisie y occupait au contraire une place disproportionnée. Il allait de soi, également, que l’anonymat de l’électeur n’existait pas et que celui-ci était connu des organisations politiques des comtés qui exerçaient sur lui toutes les pressions possibles dont les plus efficaces venaient principalement des curés de paroisse.

  • Archives de Vigile Répondre

    15 décembre 2006

    Bonjour,
    Dommage que votre texte ne soit diffusé que dans le Devoir et sur Vigile. Il mériterait une bien plus vaste audience. Merci.

  • Archives de Vigile Répondre

    15 décembre 2006

    Monsieur,
    Vous avez absolument raison. Mais tant et aussi longtemps qu'on n'aura pas notre État-nation, les autres auront tendance à nous faire entrer dans la catégorie du folklorique. Si le Québec, terre française d'Amérique, ne devient pas un pays, ce n'est pas à cause des autres qui nous le refusent. C'est à cause de nous autres qui n'avons pas le courage d'assumer les données de notre histoire. De les respecter comme il se doit.
    En attendant, on se contente du «sociologique» et on renie constamment les plus belles traditions qui nous ont maintenus dans le temps. De plus, ceux qui devraient les promouvoir, ont la facheuse idée de les renier même publiquement.
    Un peuple colonisé tolère les Bougon et autres anomalies du genre à la télévision. En riant, en se moquant, en caricaturant la réalité non assumée, on se trouve original, distinct et même loufoque. Et on en rit allègrement.

  • Normand Perry Répondre

    15 décembre 2006

    Devant un texte aussi profond et d'une aussi grande intelligence, la raison ne peut que s'incliner et remercier l'auteur d'une aussi belle et grande contribution au débat public.

    Normand Perry
    Chroniqueur du dimanche à Vigile