Le devoir de philo

Péguy et la fausse république du Québec

On ne peut pas instituer une république sans douleur, sans moment fondateur, simplement en s'opposant à ce qu'il y avait avant

Vers une crise annoncée - Québec 2008 - dossier linguistique - canadianisation outrancière - déconstruction du "modèle québécois"




Il y a deux ans maintenant, Le Devoir a lancé un défi non seulement aux professeurs de philosophie mais aussi à d'autres auteurs passionnés d'idées, d'histoire des idées, de décrypter une question d'actualité à partir des thèses d'un penseur.
Le Québec serait-il passé de la mystique à la politique? En d'autres mots, se serait-il installé dans une sorte de république imaginaire essentiellement fondée sur la critique du régime précédant la Révolution tranquille, à défaut d'avoir vécu un authentique moment fondateur républicain? C'est la question que l'oeuvre de Charles Péguy (1873-1914) devrait amener ses lecteurs aussi intéressés à comprendre la situation du Québec depuis 1960.
Péguy a été beaucoup lu avant la Révolution tranquille. On le sait grâce à des travaux récents (Meunier et Warren), plusieurs des acteurs et des penseurs les plus importants de cette révolution se réclamaient du personnalisme chrétien dont Péguy peut être considéré comme une des sources. Cela étant, la lecture de Péguy ne peut manquer de désarçonner les modernes que nous sommes: en effet, ne condamne-t-il pas sans équivoque le «monde moderne», le monde que «nous avons nommé, que nous ne cesserons pas de nommer, insiste-t-il, le monde moderne»?
Plus encore, ne vante-t-il pas, alors même que s'annonce la guerre (il y mourra en septembre 1914), les vertus de la «race française»? Péguy, passé du socialisme au nationalisme puis au catholicisme, ne serait-il pas un précurseur du «fascisme à la française» (dixit Bernard-Henri Lévy)?
Péguy, en somme, sent le soufre; le Québec moderne est prompt à traquer les nostalgies de l'«ancien régime», à débusquer encore et toujours l'infâme. Si on ajoute à cela que la prose de Péguy est sinueuse, qu'il multipliait les parenthèses et les digressions, toutes les raisons paraissent bonnes pour fuir ses écrits, que ses critiques jugeront moins «exigeants» que simplement «encombrés».
Cette prose devrait pourtant nous alerter. Péguy prenait un soin maniaque non seulement de son écriture mais, lui-même éditeur des fameux Cahiers de la quinzaine, de la mise en pages et de l'impression. En quelques mots: impossible de «parcourir» ses écrits, de les lire «en diagonale», comme la prolifération des publications nous y invite de plus en plus. Ou on lit Péguy lentement, attentivement, ou on ne le lit pas.
Et si on accepte de le lire, de plonger dans cette oeuvre immense (composée en moins de 20 ans), on y découvre bien autre chose que ce qu'en dit la rumeur des lecteurs pressés (ce qui n'empêche nullement de discerner ce qui nous en éloigne). Entre autres, nous y trouvons de quoi réfléchir à la condition du Québec contemporain, en particulier son rapport au républicanisme.
Je l'ai relevé: Péguy pourfend le «monde moderne». Encore faudrait-il prendre le temps de se demander ce qu'il veut dire par là. Posons un jalon: Péguy juge le monde moderne du point de vue du «crédit» (il dit parfois: de la «croyance», de la «créance»).
D'un côté, le monde moderne est un monde qui refuse d'accorder du crédit, un monde qui «discrédite» systématiquement; le monde moderne, écrit Péguy, c'est un «monde qui fait le malin», c'est le monde «de ceux à qui on n'en remontre pas, de ceux à qui on n'en fait pas accroire», le monde «de ceux qui ne croient à rien» (citations tirées de Notre jeunesse, un ouvrage de 1910).
Lisant Péguy, on comprend que sa critique ne concerne pas d'abord le doute méthodique de Descartes; son idée est plutôt que le monde moderne est essentiellement dressé contre ce qui n'est pas lui, plus encore, n'est rien d'autre que la critique de ce qui n'est pas lui.
Le monde moderne, en ce sens, est parasitaire, il vit aux dépens d'une réalité qu'il n'a pas faite et dont la critique est censée suffire à l'instituer. C'était là le sens de la féroce opposition de Péguy au «combisme», c'est-à-dire au gouvernement d'Émile Combes soutenu par le socialiste Jaurès, qui substitue selon Péguy à l'oeuvre de «restauration» (je reviendrai sur ce mot) de la république la critique démagogique de l'Église catholique.
Comme si cette critique suffisait à fonder la république, comme si celle-ci pouvait s'instituer simplement en faisant reculer son adversaire (qu'elle devra d'ailleurs ménager ou présenter comme plus fort qu'il ne l'est réellement, car que fera-t-elle après sa disparition?).
Coup d'État de Mgr Ouellet?
C'est d'ailleurs là une idée-force d'un ouvrage injustement oublié d'un penseur de la Révolution tranquille, Journal d'un inquisiteur de Gilles Leclerc. Foudroyante intuition de Leclerc, avant même que ne s'amorce la Révolution tranquille (paru en 1960, son livre fut écrit à la fin des années 50): le problème du Québec est qu'il se définira désormais essentiellement par l'«incrédulité» à l'égard du précédent «régime ethno-théologico-politique», se révélant incapable de définir positivement une société nouvelle.
Ce qui sera mis en partage, en d'autres mots, sera le discrédit des anciennes autorités; cela seul nous tiendra lieu de fondation. Près de 50 ans après Gilles Leclerc, ne sommes-nous pas à même de mesurer à la fois la prégnance et les effets induits par une telle attitude «moderne» (au sens de Péguy)? À quoi tient l'acharnement de l'opinion, des médias, des intellectuels contre l'Église catholique, alors qu'il y a longtemps qu'elle ne représente plus rien, d'un point de vue politique et culturel, dans notre société?
On dira: mais n'avez-vous pas vu, au moment des audiences de la commission Bouchard-Taylor, à quel point les catholiques sont puissants? Comme si on était incessamment menacés d'un retour avant 1960, comme si la Grande Noirceur menaçait de nous engloutir de nouveau demain matin, comme si Mgr Ouellet planifiait un coup d'État... Cela, alors même que les conservateurs de la revue Égards soutiennent que l'heure est venue pour les traditionalistes et les catholiques de passer à la «résistance conservatrice», si ce n'est aux catacombes.
Hors circuit
En fait, l'Église catholique est tellement hors circuit qu'il a fallu trouver un autre adversaire et avoir ainsi l'impression de fonder un moment républicain dont la vérité est simplement qu'il n'a jamais eu lieu dans le Québec d'après 1960: comme l'illustre au mieux l'état pitoyable de notre système d'éducation, c'est aux institutions indissociables, d'une référence forte à l'idée d'autorité, que nos révolutionnaires parasitaires et notre république manquée s'en sont pris avec un acharnement qui ne cesse pas (c'est le sens de notre délire pédagogique, dont la récente «réforme» n'est que le dernier avatar), même si tout est en ruine depuis longtemps. Vieillotte, la prose de Péguy?
Pas au point de ne pas nous interpeller sur les histoires que nous nous racontons à propos de l'«État du Québec». Comme si on pouvait instituer un État, une république sans douleur, sans moment fondateur, simplement en s'opposant au «principe d'institution» ou à ce qu'il y avait avant, «en faisant le malin».
Mais revenons à Péguy et à son analyse du monde moderne. Celui-ci n'est pas fondé seulement sur le discrédit, qui ne suffira jamais, même pour seulement donner l'apparence d'une fondation républicaine. Le monde moderne est parasitaire en un deuxième sens pour l'auteur de Notre jeunesse.
Paradoxalement, les modernes marient aisément discrédit et crédit: tout en ricanant de tout -- question en aparté, à la Péguy: s'est-on déjà demandé pourquoi les Québécois ont fait du rire une industrie? --, ils sont englués dans le dogme; ils ont, écrit Péguy, une «métaphysique inavouée» (on dirait aujourd'hui une idéologie). Ce qu'ils opposent à l'Église, en effet, c'est la république, dont ils ne cessent de célébrer les accomplissements.
Au fond, le paradoxe n'est qu'apparent: il faut bien, puisqu'on ne fonde rien de positif en se contentant de s'en prendre à l'adversaire, se faire croire pourtant que l'entreprise est un succès. Moins on fonde, plus on proclamera que tout est d'ores et déjà fondé, accompli, et qu'on peut en être satisfait: la IIIe République que critique Péguy n'arrêtait pas de vanter son «équilibre», édifié sur ces «classes nouvelles» qui, situées «au milieu», en garantissaient la durée, la stabilité (dixit Léon Gambetta). «On ne peut pas fonder toujours», dit le pseudo-républicain, «ça fatiguerait».
Parasitisme de second degré, insiste Péguy: non seulement le monde moderne évite de se fonder positivement en se contentant de la critique, il vampirise aussi ce qu'il appelle la «mystique républicaine» pour lui retirer toutes ses arêtes, pour en faire une «politique». «Tout commence en mystique et finit en politique»: il n'est pas facile de faire entendre en peu de mots ce que Péguy veut dire par là; disons, pour faire vite, que la république est pour lui un principe «spirituel», un «esprit» qu'on peut opposer aux «autorités temporelles» en l'invoquant, en le «restaurant» inlassablement contre celles-ci.
La mystique républicaine, selon lui, était elle-même une restauration de la mystique juive (la Loi mosaïque, qui prescrit le Juste et le Bien) et de la mystique chrétienne (la charité); dans De Jean Coste, Péguy expliquait que la république, qu'il concevait socialiste, devait s'entendre comme un ouvrage perpétuel contre la misère afin qu'il n'y ait aucun laissé-pour-compte, aucun «damné».
Tâche infinie puisqu'il suffit d'une seule exception, d'une seule injustice, pour que la république soit considérée inachevée, à restaurer ou à refonder. Pour Péguy, la république ne peut jamais être tenue pour accomplie, c'est là le contresens absolu, un «crime» même, puisqu'elle est ainsi vidée de son sens.
Un Canada en mieux?
Ici encore, le parallèle avec le Québec s'impose. Certes, personne n'oserait dire que tout est accompli dans la société québécoise. Mais quel est donc le sens du discours du Parti québécois depuis maintenant plusieurs années -- on vient de l'entendre encore récemment --, qui se concentre essentiellement sur le comment plutôt que sur le pourquoi de l'indépendance: faut-il ou pas un référendum, un scrutin, une «conversation nationale»?
Tout se passe ici comme si le Québec était d'ores et déjà une société globale, toute faite, de telle sorte que la seule question à poser serait celle de son passage à l'existence (en somme, la société québécoise a toutes les qualités, sauf celle d'exister complètement).
Plus encore, et on a pu le constater également au moment des audiences de la commission Bouchard-Taylor, pour certains, le Québec serait même rien de moins qu'une sorte de «société modèle», «ouverte à l'autre», «tolérante», «accueillante», «solidaire», etc. -- une sorte de Canada en mieux, remarquons-le, qui ne cesse de proclamer sa valeur, voire sa supériorité morale.
Dans tous ces discours, une constante: la société québécoise paraît d'emblée «faite» -- elle est seulement empêchée d'être -- plutôt qu'à faire.
Mais cela ne revient-il pas à se réfugier dans une sorte de république imaginaire conçue tout à l'inverse d'une république à faire, conçue comme un chantier, comme une oeuvre de fondation et de refondation continue?
Tourmenté par un combat qu'il estimait inachevable contre l'injustice, de plus en plus isolé, Péguy finit par sombrer dans ce qu'il dénonçait. Même ses lecteurs les plus sympathiques l'admettent: pour lui aussi, «tout commence en mystique et finit en politique». Comme les pseudo-républicains satisfaits qu'il pourfendait, lui-même a cru voir dans la république en guerre de 1914 -- qui restaurait celle de 1792, croyait-il -- la mystique enfin! incarnée. L'esprit était devenu présence réelle.
D'où des propos outrageux, injustes (par rapport à Jaurès, entre autres). D'où son enthousiasme pour la guerre. D'où sa célébration de la «race française» (mais qui n'a rien de «biologique» cependant) associée à l'«héroïsme» et à la «sainteté». Et d'où la rumeur que Péguy, c'est le «fascisme à la française».
D'où, aussi, l'effort qu'il faut pour le redécouvrir, derrière ce fatras, pour redécouvrir que c'est à nous qu'il parle si on estime que la fatigue ne l'a pas emporté, que «fonder, ça ne fatigue pas toujours», que la république du Québec est à faire.
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Gilles Labelle, Professeur de pensée et de philosophie politique à la faculté de science politique de l'Université d'Ottawa
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