Quand Hérouxville parle

Accommodements - Commission Bouchard-Taylor

J'en ai encore récemment fait l'expérience dans un débat à l'université sur les «accommodements raisonnables»: il suffit de dire «Hérouxville» pour susciter sur beaucoup de visages de larges sourires et dans certains cas des rires francs. En prime, si ceux qui sourient et qui rient se donnent la peine de tenter de répondre aux gens d'Hérouxville (ce qui n'est pas si fréquent, l'affaire étant pour la majorité des rieurs visiblement entendue), revient l'inévitable question (d'ailleurs posée par Gérard Bouchard et Charles Taylor aux représentants de la municipalité venus témoigner devant eux): y a-t-il eu des cas de lapidation à Hérouxville? Des cas d'excision?

Les sages de notre temps aiment aussi parfois ajouter: savez-vous qu'il n'y a chez vous que 1 % de la population qui est immigrante? Ceux qui font de la politique municipale à Hérouxville ne semblent même pas le savoir eux-mêmes; comme ils sont ignorants et comme nous sommes sages.
Depuis le temps que je fréquente l'université, j'ai souvent entendu des professeurs et des étudiants dénoncer les violations des droits de la personne. À plusieurs reprises, j'en ai aussi entendu dénoncer le cas des femmes lapidées ou excisées. Encore récemment, les journaux ne nous ont-ils pas informés de ce que des millions de femmes étaient excisées dans le monde? Je n'ai jamais entendu personne demander à ces professeurs, à ces étudiants, à ces journalistes, si une femme avait été lapidée ou excisée près de chez eux. La question «Est-ce que c'est arrivé près de chez vous, l'avez-vous vu?» est réservée aux gens d'Hérouxville. Question qui est aussi, remarquons-le, une objection voire un commandement, car la suite logique est: «Non? Alors taisez-vous donc.» Taisez-vous et laissez les sages de notre temps trancher ces difficiles questions.
De quoi témoigne Hérouxville? Dans les milieux multiculturalistes, on n'est pas loin d'en faire le cas type de l'arriération (si ce n'est de la xénophobie ou du racisme) du «Québec profond». C'est un peu paradoxal de la part de milieux qui, par ailleurs, n'arrêtent pas de se vanter d'être pluralistes et ouverts à l'«autre» comme on n'a jamais vu ça dans l'histoire de l'humanité jusqu'ici. Les gens d'Hérouxville ne sont-ils pas les «autres» de nos chartistes? Où est donc leur «ouverture» dans ce cas (la majorité ne se donnant souvent même pas la peine de prendre connaissance de ce dont il est question)?
Certains, plus généreux, y voient une manifestation d'un débat (qui n'a jamais vraiment eu lieu jusqu'à maintenant) entre le multiculturalisme ou le chartisme et un républicanisme latent au Québec. Fort bien; mais je suggère qu'au-delà du contenu même du discours tenu par les responsables de la municipalité, il faudrait aussi se pencher sur le fait même qu'ils tiennent un discours, qu'ils prennent la parole en public.
Livrer un texte au public ou parler en public, c'est toujours dire au moins deux choses en même temps: c'est, bien sûr, dire quelque chose, à propos de tel ou tel objet, dans tel ou tel contexte; mais c'est aussi, implicitement le plus souvent, dire qu'on s'autorise à écrire ou à dire quelque chose en public. On s'autorise: on se fait auteur, on se fait un être qui a l'autorité de dire quelque chose aux autres, à tous.
Auctor -- des penseurs politiques comme Hannah Arendt et Jacques Rancière l'ont souvent rappelé -- a la même racine qu'auctoritas. La parole est une puissance. C'est pour cela que les sociétés octroient des titres qui autorisent à écrire, à parler, à dire en public (ce peut être un diplôme, mais dans certains cas, comme ici, simplement le fait d'habiter la grande ville plutôt qu'une petite ou la campagne).
Ce que vient troubler Hérouxville et qui suscite une inénarrable irritation chez tous les sages de notre temps convaincus d'être les seuls dépositaires de la parole autorisée, c'est précisément ce «partage du sensible» où, malgré la liberté d'expression reconnue constitutionnellement à tous, certains ont un titre à prendre la parole en public et d'autres n'ont que celui de se taire et d'entendre. Hérouxville a parlé, mais qu'est-ce qu'une bande de ploucs du fond de la campagne québécoise pourrait bien avoir d'intéressant à dire, hein?
Ce que révèle l'«affaire» (c'est en train d'en devenir une) des accommodements raisonnables concerne autant l'état de notre démocratie que la place réservée à l'«autre». Combien de fois a-t-on entendu, depuis les débuts de la Commission, chez les journalistes, les universitaires, les intellectuels unanimes: attention au dérapage! Attention aux dérives! La populace va parler: alors gare, qu'est-ce qu'on va entendre!
Effectivement, attention. Mais tout ceci dit comme si notre «élite pensante», elle, n'avait jamais dérivé, jamais dérapé. Dans 50 ans, qu'est-ce qui suscitera le rire des historiens? La déclaration d'Hérouxville ou le mantra, usé à la corde, de l'«ouverture à l'autre», à l'«autre plus autre que le tout-autre» s'entend, à l'«autre» de la «diversité profonde», quand ce n'est pas à l'«autre» du «métissage» ou de l'«hybridation»? Il n'est pas sûr que nos multiculturalistes et nos chartistes, tellement convaincus de leur supériorité morale (pensez donc, accueillir l'«autre» comme ils le font, c'est admirable) et de leur titre à parler, à enseigner à la populace ignorante, auront alors l'air aussi sage qu'ils le croient.
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Gilles Labelle, Professeur à l'École d'études politiques de l'Université d'Ottawa
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