Autour de chez nous (5)

Outaouais - Pot-pourri d'un néo-Québécois

Un Québec divisé ?

La dernière année politique a laissé l'impression d'un Québec divisé, voire d'une société dressée contre elle-même. Le Québec serait-il à ce point morcelé? Le débat sur les accommodements raisonnables a accéléré certains grands questionnements, favorisant au passage des querelles tout émotives et dénuées de rationalité. Le Devoir a posé la question à diverses personnalités venues de différents coins du Québec. Sommes-nous déchirés à ce point? Voici le cinquième d'une série de dix textes.

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«Être moderne, c'est reconnaître la présence de l'Universel dans une pluralité de cultures et d'individus»
-- Alain Touraine
La mondialisation a exposé toutes les sociétés à une diversité sans précédent de représentations de la réalité sociale en les rendant pluralistes. Dans les démocraties où l'idée d'égalité est une valeur fondamentale, le pluralisme culturel a induit un relativisme ambiant qui véhicule l'idée selon laquelle les sociétés démocratiques seraient de plus en plus dépourvues de valeurs communes.
Et la société québécoise n'échappe pas à cette réalité. L'une des preuves en est le débat, combien sensible et d'actualité, autour des «accommodements raisonnables», notion et pratique sociale qui restent d'ailleurs à être conceptualisées et définies par des indicateurs précis afin de mieux pouvoir faire la part des choses.
Le lien qui assure la cohésion sociale n'est concevable que s'il est fondé sur des valeurs communes. Simmel dirait, en d'autres termes, que la cohésion d'un groupe social dépend de la relation humaine, de l'altérité, c'est-à-dire du rapport à l'autre en tant que personne de «l'étranger».
Dans cette perspective, le «vivre ensemble» dans une société pluraliste ne serait possible que si l'altérité se basait sur un univers de valeurs communes (similitudes générales) qui renvoient au respect de la dignité de la personne et qui transcendent les systèmes culturels singuliers, qu'il faut respecter par ailleurs. Mais si le respect de la diversité culturelle implique l'absence de discrimination culturelle, il n'implique pas l'absence de valeurs communes.
Organisations et interculturalité
Hors de Montréal, les groupes en région participent sans tambour ni trompette à cette altérité. Voici quelques exemples pigés au hasard dans l'Outaouais. Sur le plan économique, des organismes communautaires (Carrefour jeunesse-emploi de l'Outaouais, Service d'intégration de l'Outaouais, Association des femmes immigrantes en Outaouais, pour ne citer que ceux-là) sont dotés de programmes d'employabilité et d'insertion socioprofessionnelle destinés aux nouveaux arrivants.
Des mémoires de maîtrise en relations industrielles et en travail social à l'Université du Québec en Outaouais (UQO) ont montré, toutes choses étant égales par ailleurs, que ces programmes ont permis aux participants de s'insérer dans de nouveaux réseaux de relations sociales qui ont contribué, un tant soit peu, à leur intégration progressive dans la région.
Ma propre intégration dans l'Outaouais a été favorisée par cette chance qui m'a été offerte, au début des années 1980, respectivement par l'ancienne Ville de Gatineau et la direction régionale de l'ancien Office de planification et de développement du Québec, de faire l'étude de besoin d'un deuxième cégep dans la région (l'actuel campus Félix-Leclerc du Collège de l'Outaouais) et de mettre sur pied un organisme communautaire d'insertion des jeunes exclus.
Au milieu des années 1990, sous le gouvernement de M. Jacques Parizeau, cet organisme est devenu l'expérience fondatrice des Carrefours jeunesse emploi au Québec (Yao Assogba, Insertion des jeunes, organisation communautaire. L'expérience fondatrice des Carrefours jeunesse-emploi au Québec). Ces enquêtes ont donné lieu non seulement à des rencontres pour les fins de la recherche, mais également à des relations interculturelles qui ont favorisé mon insertion dans des réseaux de relations sociales et professionnelles de la région.
Parmi les nombreuses organisations qui participent à l'interculturalisme dans l'Outaouais, voici, à titre d'exemple, une expérience novatrice très récente. Je viens de terminer une étude monographique d'une coopérative de solidarité multifonctionnelle appelée Dépanneur Sylvestre et ayant pignon sur rue à Hull (Gatineau). En cinq ans d'existence, cette initiative citoyenne se présente comme une microsociété à l'image pluraliste du Québec d'aujourd'hui et où, avec convenance, s'organisent des activités sociales qui favorisent une interculturalité dynamique et très enrichissante pour le «bien vivre ensemble» en Outaouais, une région de plus en plus pluraliste.
Au-delà des accommodements raisonnables
On entend plus parler d'accommodements raisonnables que de la participation assez significative des immigrants ou des néo-Québécois au développement d'une nouvelle culture faite des valeurs propres à l'identité historique, sociale et culturelle du Québec ainsi que de l'apport des valeurs culturelles autres. Voici quelques exemples.
Au pique-nique d'été et aux fêtes de fin d'année qu'organise traditionnellement la communauté togolaise au Canada en Outaouais, auxquels sont conviés les amis québécois de «souche», le menu est souvent composé de tourtières, de tartes aux bleuets, de soupe aux gourganes du Saguenay-Lac-Saint-Jean ainsi que de riz, de pains de maïs, de sauce aux épinards ou au gombo, de couscous au manioc, de beignes, tous apprêtés à la togolaise.
On danse aussi bien au rythme des chansons authentiquement québécoises qu'africaines (Togo, Congo, Cameroun, Sénégal, etc.). Dans mon cas, ces pratiques interculturelles remontent à la fin des années 1970, époque où l'Union générale des étudiants africains à Québec (UGEAQ) commençait à organiser les Semaines africaines, devenues très populaires sur le campus de l'université Laval.
Nés d'une conjointe québécoise et d'un conjoint togolais, nos enfants et petits-enfants portent à la fois des prénoms togolais et québécois (judéo-chrétiens). J'ai eu souvent l'occasion d'expliquer le sens philosophique des prénoms africains à mes amis et connaissances québécois.
Plusieurs d'entre eux ont par la suite attribué de ces prénoms aux nouveau-nés dans leur famille ou parenté. À l'écoute des chansons de Félix Leclerc, Gilles Vigneault, Richard Desjardins, Isabelle Boulay, Ginette Reno, Diane Dufresne, Paul Piché, Renée Claude ou le groupe Beau Dommage, pour ne citer que ceux-là, nos enfants ressentent les mêmes émotions qu'en écoutant Francis Bebey, Myriam Makeba, Bella Beleau, Cesaria Evora, Yawo Agboti, Salif Keita, Djéour Cissoko, Yossou N'dour, Manu Doumango ou le groupe sud-africain Mahlathini.
Déjà en mars 1995, en pleine campagne référendaire, j'ai écrit un article intitulé [Un apartheid référendaire. Les immigrants «qu'ossa donne»->7817] (Le Devoir, 30 mars 1995). Il s'agissait alors d'une réplique aux propos «d'exclusion référendaire» de M. Raymond Lévesque (Le Devoir, 4 et 5 mars 1995) et de M. Jean-Marc Léger (Presse canadienne, rapportés par Le Devoir, 2 mars 1995).
Eu égard au rôle que jouent les immigrants et néo-Québécois dans la socialisation de leurs enfants à la culture québécoise, j'écrivais, en substance: «Au Salon du livre de l'Outaouais au printemps 1993, c'est mon fils de 11 ans qui était venu me signaler qu'un de mes artistes et poètes préférés, c'est-à-dire Raymond Lévesque, l'auteur du désormais universellement célèbre Quand les hommes vivront d'amour, était là. J'étais alors allé lui serrer la main. J'avais acheté une affiche de sa chanson qu'il m'a dédicacée: "À Yao, cette chanson qui s'adresse au coeur. Merci. Amitiés." Bon nombre de mes étudiants québécois de "souche" ont découvert Raymond Lévesque en voyant cette affiche dans mon bureau à l'Université du Québec à Hull.»
Du Togo au Québec
Étudiant au baccalauréat en sociologie à l'université Laval dans les années 1970-1980, mon travail de session dans le cours Société québécoise, enseigné par le regretté professeur Jean-Charles Falardeau, a porté sur la pensée politique d'André Laurendeau. Plus tard, dans un cours de certificat en études africaines, j'ai comparé cette pensée à celle des nationalistes africains des années 1960. L'exposé de ce travail fut apprécié par toute la classe.
À la faculté des sciences de l'éducation de la même université, mon mémoire de maîtrise et ma thèse de doctorat ont porté respectivement sur la formation des enseignants au Togo et sur les aspirations scolaires des élèves de niveau secondaire au Québec. Cette thèse fut rédigée à partir des données de la vaste enquête longitudinale intitulée Aspirations scolaires et professionnelles des étudiants québécois (ASOPE). Dirigée dans les années 1970 et 1980 par les sociologues Pierre W. Bélanger (université Laval) et Guy Rocher (Université de Montréal), cette enquête cherchait en fait à évaluer la démocratisation de l'éducation au Québec.
Devenu enseignant à l'UQO, j'ai usé de toutes ces connaissances qui me permettent de pratiquer une approche comparative dans mon enseignement (Québec et Afrique), généralement appréciée d'ailleurs par les étudiants parce qu'elle leur permet de mieux comprendre la matière enseignée.
Dans mon cours intitulé Théories sociologiques et travail social, j'ai déjà illustré certains concepts par le visionnement en salle de classe du film Elvis Gratton, de Pierre Falardeau. La lecture de La Mondialisation, monologue d'Yvon Deschamps, est obligatoire lorsque j'aborde la problématique des rapports Nord-Sud. Il m'arrive aussi de situer un thème du cours dans le contexte historique du Québec et de l'Afrique francophone.
Pour conclure, il importe de souligner encore que le lien social, base de toute possibilité de cohésion d'une société, n'est concevable que si l'ensemble des citoyens adhèrent à des valeurs communes. Des facteurs d'ordres démographique, économique, culturel, politique et humanitaire expliquent que le Québec soit devenu une société pluriculturelle.
Qu'on le veuille ou non, les immigrants ou les néo-Québécois participent à l'histoire de cette nouvelle société. Le défi est donc lancé à l'ensemble de la population de construire un Québec nouveau, constitué de la fusion «harmonieuse» de la québécitude et des apports culturels des néo-Québécois.
Ces apports culturels sont significatifs eu égard au noyau culturel québécois et ils doivent être reconnus pour leurs valeurs humaines et humanistes. Dans ce défi, il appartient de beaucoup aux Québécois de «souche» d'offrir une qualité d'accueil aux immigrants de manière à bien les initier à la «québécité» et à mieux les intégrer à la société globale. Dans cette perspective, le Québec doit intégrer les immigrants sans se désintégrer, et les immigrants doivent assimiler pour ne pas être assimilés.
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Yao Assogba, Sociologue et professeur au département de travail social et des sciences sociales de l'Université du Québec en Outaouais


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