Autour de chez nous - 10

Investir dans la symbolique

Le Québec n'est pas divisé, il est éparpillé. Ses différents morceaux de puzzle ne sont pas attachés, reliés les uns aux autres, ils sont à la dérive.

Un Québec divisé ?


La dernière année politique a laissé l'impression d'un Québec divisé, voire d'une société dressée contre elle-même. Le Québec serait-il à ce point morcelé? Le débat sur les accommodements raisonnables a accéléré certains grands questionnements, favorisant au passage des querelles tout émotives et dénuées de rationalité. Le Devoir a posé la question à diverses personnalités venues de différentes régions du Québec. Sommes-nous déchirés à ce point? Voici le dernier d'une série de dix textes.
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Le Québec n'est pas divisé, il est éparpillé. Ses différents morceaux de puzzle ne sont pas attachés, reliés les uns aux autres, ils sont à la dérive.
Je crois que nous avons failli sur le plan de la symbolique, principe nourricier de l'identité. Non seulement nous avons fait patate, mais la symbolique n'est même pas une préoccupation, en ces temps matérialistes où ce que l'on ne peut pas commercialiser et vendre à court terme n'existe pas. Et pourtant, la publicité ne fait que ça, manipuler des symboles, mais au profit des marchands, pas au nôtre. Et pourtant, c'est aussi avec des symboles qu'une révolution se fait, qu'une guerre se gagne. Le foulard orange ukrainien, les statues déboulonnées en Russie et en Irak, le joyeux démantèlement du mur de la honte, pierre par pierre, ont fait plus, sans armes, que toutes les actions qui avaient précédé et qui avaient fait couler le sang.
Investir dans la symbolique «utile», ça ne coûte pas cher et ça rapporte beaucoup sur le plan de l'identité et de la cohésion d'un pays. Par quoi est-ce qu'on commence? D'abord, par la métropole, qui est un autre pays dans le pays.
Vers Natashquan
Il faut attacher Montréal au reste du Québec, et attacher le reste du Québec à Montréal, ce mouvement ne pouvant pas se faire à sens unique. Ça devrait même être une priorité absolue pour nos gouvernements, puisque la santé mentale du Québec en dépend. Je vous donne quelques exemples.
Un jour, j'ai découvert que la rue Sherbrooke -- une des plus longues rues du monde, qui doit bien faire près de 40 kilomètres -- était en fait le tronçon urbain de la route 138, qui part de la frontière états-unienne, au sud-ouest, et se rend jusqu'à Natashquan, au nord-est. Alors si vous prenez la rue Sherbrooke vers l'est et que vous continuez toujours tout droit, vous arrivez directement à Natashquan! Pourquoi ne mettrait-on pas des panneaux de signalisation sur la rue Sherbrooke, disons tous les 5 kilomètres, avec une flèche indiquant tout droit qui annonce «Natashquan, 1298 km» -- de la pointe ouest de l'île, et 1263 km, de la pointe est. Ne voyez-vous pas déjà un sourire sur le visage des passants et des automobilistes? À la frontière des États-Unis, en entrant au Québec, la première chose que vous verriez, sur le même panneau, c'est Montréal et Natashquan ensemble.
Suivant cette logique, il y aurait évidemment un panneau semblable à la sortie de Natashquan: «Montréal, 1298 km».
Il y a deux ans, le maire de Montréal a manqué une belle occasion d'attacher Montréal à la Basse-Côte-Nord en créant un pont avec Natashquan pour son 150e anniversaire. Il aurait pu, par exemple, faire une donation, au nom des Montréalais, à la Fondation Gilles-Vigneault pour la chanson, créée pour souligner cet anniversaire.
Les belles occasions de se relier les uns aux autres, on les rate toutes, parce qu'on n'a ni le sens de l'histoire, ni celui de la géographie, ni celui du symbole. Natashquan a une grande valeur symbolique chez nous. C'est le pays de Vigneault, c'est aussi le bout de la route. Au-delà, il faut y aller en avion ou en bateau. Mais Montréal ne se préoccupe pas des régions, même si les gens qui l'habitent viennent majoritairement de toutes les régions du Québec. Les gens de Montréal ont des réflexes d'insulaires frileux: traverser le pont Jacques-Cartier pour aller voir un spectacle à Longueuil, c'est le bout du monde! Ils préfèrent de loin aller magasiner à Plattsburgh! Quand j'étais à Jonquière, il nous arrivait d'aller prendre un café ou d'aller voir un spectacle à Québec (2h30 de route), et de revenir le soir même.
Je parle de Natashquan, à cause de sa forte valeur symbolique, mais on peut parler de bien d'autres villages. En juillet, l'église de Sainte-Émélie-de-l'Énergie, la petite ville juste avant mon Saint-Zénon, dans Lanaudière, vient de voir son église complètement rasée par la foudre: ils ont perdu un orgue Casavant et un chemin de croix de Médard Bourgault. Même si l'on n'y pratique plus sa religion, ces petites églises plus que centenaires sont chargées de symboles. Des mains des autres régions se sont-elles tendues vers Sainte-Émélie en cette tragique occasion? Les occasions de se rapprocher les uns des autres, on les rate toutes. Mais on ne rate jamais une occasion de se diviser.
Les villes fondatrices
Dans ce même chantier symbolique que je viens d'ouvrir, nous devrions décider, sur des panneaux stratégiques, partout au Québec, en plus de la prochaine ville, d'inscrire automatiquement la distance qui nous sépare des trois villes fondatrices de ce pays -- Québec (1608), Trois-Rivières (1634) et Montréal (1642) -- ainsi que Gaspé, là où Jacques Cartier a planté la première croix sur le territoire en 1534. Sur le plan symbolique, ça nous indiquerait que l'on se souvient, et que l'on aime se souvenir. Imaginez, en sortant de Val-D'Or, de Chicoutimi, de Sept-Îles ou de Sherbrooke, voir un panneau avec l'annonce de ces quatre villes. Il ne faudrait pas plus d'une centaine de nouveaux panneaux.
La signalisation, au Québec, parlons-en! Je me suis déjà perdue, à 20 km de Montréal, parce que j'avais décidé de revenir de Mirabel (qui avait encore le statut d'aéroport futuriste...) par les petites routes, sans carte: Oka était indiqué partout, mais pas Montréal! Il en est de même quand on arrive à Joliette, de Saint-Zénon: Lavaltrie est indiquée sur un gigantesque panneau qui traverse la petite autoroute 31, mais pas Montréal, ni Québec. Nous sommes pourtant juste avant l'autoroute Félix-Leclerc, mais il n'y a qu'un minuscule 40, au bas de l'affiche qui indique en lettres géantes LAVALTRIE.
Dans ce pays, si on n'est pas éminemment visuel, on se perd. On ne pense manifestement pas à ceux qui sont en visite. Si je me mets dans la peau d'une étrangère, je suis vite convaincue que les habitants de ce pays ne veulent absolument pas que je découvre leur territoire! Au Québec, on jurerait qu'il faut que le numéro des routes ou des autoroutes soit inscrit dans nos gènes, ou avoir toujours le nez dans les cartes sans rien voir des paysages.
Méchant chauvin
Est-ce un effet de ce foutu chauvinisme, qui sévit davantage au Québec, à mesure que les villes et les régions s'éloignent les unes des autres, sur le même principe que les continents à la dérive? Il y a un chauvinisme sain et joyeux, celui qui proclame: «Mon coin de pays est plus beau que le tien!», comme un enfant dit à un autre «Ma mère est plus forte que la tienne». C'est enfantin, mais ce n'est pas dommageable, ça peut même être stimulant.
Mais il y a une autre sorte de chauvinisme, celui-là maladif, qui est le petit pouvoir dérisoire auquel s'accrochent les faibles, ceux qui se sentent perpétuellement menacés dans leur identité. Et celui-là est dommageable, parce qu'il nous empêche d'évoluer, autant sur les plans local que national, parce que ce type de chauvinisme crée des blocages dans nos artères, et des abcès bourrés de «contentieux» entre les populations. Vous savez, le genre d'attitude qui préfère passer son temps à inventer des jambettes à donner au voisin plutôt que de lui tendre la main et d'être plus fort, à deux ou à plusieurs.
Je ne nommerai pas de villes -- faites vos jeux, le chauvinisme malade est aussi répandu que l'herbe à poux! (Et on devrait essayer d'éradiquer le chauvinisme malade de la même façon que l'herbe à poux, d'ailleurs...) Je vous dirai simplement que je viens de Jonquière, et qu'il est aberrant que l'on ait appelé la nouvelle ville fusionnée Ville Saguenay au lieu de garder Chicoutimi, un nom déjà connu de par le monde, alors qu'il y a déjà une rivière et une région qui s'appellent Saguenay. Autre conséquence du chauvinisme malsain qui a toujours caractérisé les relations entre Jonquière et Chicoutimi.
Lire le territoire
En fait, il nous faudrait repenser toute la signalisation du Québec, qui est une pitié. Excusez-moi, mais sur ce plan (et dans quelques autres...), on fait République de blé d'Inde!
Les Français sont très forts en ce domaine. Quand on sort de Marseille ou d'une autre grande ville, Paris, Lyon, Bordeaux et d'autres villes importantes sont déjà indiquées, même si elles sont à l'autre bout de la France. J'engagerais donc une équipe de consultants français, qui sillonneraient le Québec et nous proposeraient une nouvelle manière de flécher notre territoire pour qu'il soit «lisible».
Les panneaux de signalisation sont des fenêtres, des portes importantes dans un pays où l'on a envie que les gens circulent aisément et s'y retrouvent. Les patronymes de nos villes et de nos villages sont notre petite histoire, la première petite «littérature» immédiatement accessible. Dans le cas où il y avait jadis un nom amérindien, pour une ville qui porte maintenant le nom d'un saint catholique, je mettrais le nom indien en dessous du nom officiel, entre parenthèses. Dans le cas des villes qui ont gardé leur nom amérindien, je mettrais la traduction française en dessous.
Et sur tous les panneaux qui nous disent «Bienvenue à ...» telle ville ou tel village, j'ajouterais également le nombre d'habitants, des «âmes», comme on disait quand j'étais petite. Je ramènerais ce terme, d'ailleurs. «Âmes», au lieu d'habitants. C'est bien plus joli. Et tant qu'à y être, je changerais la couleur de tous les panneaux de signalisation: de vert insipide -- ils ont la même couleur que ceux des États-Unis et du reste du Canada, je les mettrais «bleu Québec», qui est aussi symboliquement la couleur de l'eau, omniprésente dans ce pays qui s'est construit autour de nos cours d'eau.
Nos chers disparus
L'autre aspect de la signalisation, qui est tout aussi important que d'être capable de s'y retrouver sur un territoire, c'est celui de notre histoire, de nos grandes figures historiques. Un jour, je me suis demandé où était enterré Gaston Miron. Je ne le savais pas. Après enquête, j'ai découvert qu'il était enterré à Sainte-Agathe, où il est né. René Lévesque n'est pas à New Carlisle, où il est né, mais au cimetière de Sillery. Anne Hébert est enterrée à Sainte-Catherine-de-la-Jacques-Cartier, près de son «torrent», là où elle passait tous ses étés d'enfant, à proximité de Québec. Son cousin, le poète Hector de Saint-Denys Garneau, est enterré au même endroit. Quand j'ai voulu aller visiter Anne Hébert, quelques mois après sa mort, j'ai dû me renseigner au dépanneur, et son nom n'était pas encore inscrit sur la croix familiale. Il n'y avait qu'un bout de gazon neuf, que l'on avait mis sur la terre fraîchement creusée.
Il faudrait également des traces de nos personnages historiques importants sur les panneaux de signalisation. Par exemple, quand on arrive à la sortie 267 de
l'autoroute Félix-Leclerc (la 40), qui annonce «Route de Fossambault-Sainte-Catherine-de-la-Jacques-Cartier», il faudrait ajouter un panonceau, au-dessus du panneau principal, indiquant «Le pays d'Anne Hébert». Même chose à Sainte-Agathe, «Le pays de Miron» ou à New Carlisle «Le pays de René Lévesque». En France, quand on arrive dans le Berri, il est impossible de ne pas savoir que c'est le pays de George Sand tant sa présence est partout.
Il faudrait aussi penser à l'histoire, quand une personne significative pour notre culture meurt. Mais aujourd'hui, on peut disperser des cendres n'importe où, ou les enterrer sur des terrains privés. C'est ainsi qu'on ne peut pas aller visiter Pauline Julien, Gérald Godin ou Françoise Loranger, qui ne sont pas dans un cimetière, mais sur des terrains privés. Ce n'est pas dérisoire, l'histoire d'un peuple. Il faut penser aux vivants qui ont besoin de nourriture identitaire pour savoir qui ils sont, avoir envie de se tenir debout, la tête haute. Il ne faut pas penser aujourd'hui que dans 1000 ans, ça n'aura plus aucune espèce d'importance.
Quand je vois à quel point les Français prennent soin de leurs morts, à quel point ils en sont fiers, je me dis qu'il nous manque quelque chose d'important chez nous. Même sur le plan touristique, on voit débarquer chaque année des dizaines de milliers de touristes au cimetière du Père-Lachaise ou au cimetière Montparnasse, à Paris, pour voir la tombe de Lafontaine, mort depuis 350 ans, celle de Molière, de Simone de Beauvoir et d'autres grandes figures qui ont fait la culture de la France. On peut même aller visiter Aliénor d'Aquitaine et son fils, Richard Coeur de Lion, morts au XIIe siècle.
Alors je me dis que chez nous, il nous faut réparer cette carence symbolique. Parce que ça se répare, et très vite si on veut. Je me dis qu'un pays, ça se bâtit autant avec l'inspiration des morts et des mortes qu'avec l'énergie des vivants et des vivantes. On pourrait publier une carte spécialisée du Québec, que l'on trouverait au ministère du Tourisme et dans tous les points d'information touristique, qui s'appellerait, par exemple: «Où sont nos chers disparus?», avec des points indiquant où dorment nos héros et nos héroïnes, une carte accompagnée d'un petit fascicule avec leur photo et un résumé de leur biographie et de leur oeuvre.
En complément, on pourrait créer un site Web avec encore plus de contenu. Au verso de cette carte du Québec, il y aurait aussi la carte des grands cimetières de Québec et de Montréal, dont le principal, celui de Côte-des-Neiges, est presque une ville en soi, avec le parcours pour trouver facilement nos «chers disparus» et les visiter.
J'ai découvert l'an dernier seulement que plusieurs des Patriotes de 1837 sont enterrés à Côte-des-Neiges. J'ai vu la tombe de Pierre Bourgault, pas loin de celle de Maurice Richard. Quand je pense que la tombe d'un grand premier ministre comme Honoré Mercier est laissée à l'abandon, ça me fait mal au coeur. Et ça me dit beaucoup sur mon peuple amnésique...
Ce sont des idées qui ne coûtent pas cher, mais qui, symboliquement, auraient un fort important sur notre fibre identitaire, qui semble faire de l'eczéma, par les temps qui courent... Quand est-ce qu'on commence?
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Hélène Pedneault, Écrivaine


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