Élections fédérales

Dire oui au Bloc

Élection fédérale 2008 - le BQ en campagne



De notre vivant, nous, les moins de 65 ans, n'avons jamais connu un phénomène comme celui qui est associé à Stephen Harper. Les autres conservateurs avant lui s'appelaient «progressistes conservateurs», et Clark et Mulroney n'avaient rien à voir avec Harper le Réformiste, l'Allianciste, même pas du bout du gros orteil.
Les moins de 65 ans ne se rappellent pas directement de Duplessis. Nos souvenirs de lui sont livresques ou nourris de ouï-dire, racontés par nos amis plus vieux. Et c'est parce que nous ne savons pas jusqu'où peut aller un Stephen Harper que beaucoup d'entre nous ne se méfient pas de celui qui se donne des airs de bon papa protecteur. Ils n'ont pas suffisamment peur de celui qui veut à nouveau faire régner «la loi du père», justement, celle que les femmes ont eu et ont encore tant de mal à désincruster de leur cerveau, de leur vie et de notre Histoire commune.
L'Index et le cadenas
Il est toujours périlleux de comparer deux époques, et les années 40-50 de Duplessis sont sans commune mesure avec ce que nous vivons aujourd'hui. Duplessis était tout sauf subtil. Quand il passait sa «Loi du cadenas», qu'il confisquait les livres susceptibles de heurter les bonnes moeurs catholiques, qu'il censurait le cinéma, qu'il méprisait sans vergogne les artistes, qu'il achetait ouvertement des votes avec des bouts de route ou qu'il envoyait sa police matraquer salement des manifestants, ça fessait fort, sans subtilité. Et tous ces actes étaient bénis à deux mains par l'Église catholique, qui avait déjà fait sa liste de livres interdits en les mettant «à l'Index», comme on disait dans le temps.
Aujourd'hui, bien sûr, on se pense à l'abri de ce genre de répression brutale. On a le droit de parler, de s'exprimer. Si des artistes réécrivaient un Refus global en 2008, il serait publié à la une des journaux, on se l'arracherait, contrairement au manifeste de 1948, qui a 60 ans cette année, dont tous les signataires ont été immédiatement interdits de médias, avec exil pour certains et perte d'emploi pour Borduas en prime.
Un Duplessis subtil
Stephen Harper est dans l'exacte lignée de Duplessis, mais disons que c'est un Duplessis qui vit à l'époque des faiseurs d'image, bien entouré par des conseillers en marketing qui atténuent l'effet de ses paroles et de ses décisions et qui lui font jouer du piano à la télé tout de suite après avoir opposé une fin de non-recevoir aux artistes de façon méprisante.
Pourtant, toute culture a besoin de ses artistes pour s'oxygéner, pour comprendre, pour donner du sens, pour vivre en santé, pour exister. Qui n'a pas encore compris ça aujourd'hui? Harper est un Duplessis subtil. On n'a jamais vu ça. On ne se méfie pas. Mais les tactiques Harper, au final, sont bien plus perverses et dangereuses que celles de Duplessis, qu'on pouvait si facilement pointer du doigt comme «ennemi de la pensée» et dictateur pur jus.
Des exemples
Un tout petit exemple: il a fallu des mois pour que quelqu'un découvre, dans un projet de loi de centaines de pages qui était déjà en deuxième lecture, une petite phrase qui ouvrait grande la porte à la censure au cinéma, dont Harper voudrait qu'il soit le champion des bonnes moeurs chrétiennes, comme tous les autres arts. Cachez ce sein que je ne saurais voir!
Même chose pour la loi sur le meurtre d'une femme enceinte qui devrait compter pour deux meurtres, rouvrant ainsi le dossier de l'avortement que les femmes ont gagné de si haute lutte. Même chose pour la recherche scientifique. La liste est longue. Je le répète: Harper est très intelligent, stratège et subtil. Malheureusement, le loup est déjà dans la bergerie, notre naïveté sans nom lui servant de clé universelle pour s'immiscer dans toutes les parcelles de nos vies sociale et politique, et même de nos vies privées.
Gardien d'intégrité
Pour ne pas faire reculer le Québec de 50 ans, il faut dire oui au Bloc québécois. Le Bloc est un mur porteur de l'indépendance et de l'intégrité du Québec. L'enlever mettrait en péril notre rêve, notre beau projet de pays. Le Québec est déjà une plaque tectonique qui s'éloigne de plus en plus vite de la «plaque» canadienne. C'est inéluctable. Dans tous les sondages, le Québec pense différemment du reste du Canada, sur des sujets aussi différents que la loi sur les jeunes contrevenants, l'avortement, la guerre en Afghanistan, les garderies, la culture, l'appui à la création, la langue, et j'en passe. Sur presque tous les sujets, le Québec pense et, surtout, veut agir différemment du reste du Canada, mais il en est empêché par le carcan fédéral.
Vous êtes tenté de voter pour Stéphane Dion? Par pitié, peut-être, pour sa belle détermination à se prendre pour le politicien qu'il ne sera jamais et rester envers et contre tous le chef du PLC? Mais un vote n'est pas un cadeau pour récompenser un labeur vertueux. Un vote, c'est une parole forte. Et si Stéphane Dion veut être premier ministre du Canada, qu'il travaille donc à gagner des comtés ailleurs qu'au Québec, dans le reste du Canada, qui n'en veut pas plus que les Québécois comme premier ministre.
Occasions ratées
Je termine en exprimant ma colère face aux indépendantistes qui répètent ad nauseam que la souveraineté n'est pas à «l'ordre du jour» en ce moment, alors que c'est tout à fait le contraire. La menace Harper -- parce qu'il est une véritable menace -- est une «condition gagnante» plus importante que Meech.
Et bien que les indépendantistes soient et seront toujours ma famille aimée, je ne peux m'empêcher de penser qu'ils ratent autant d'occasions de se taire que d'occasions de parler. On dirait qu'ils ne connaissent pas l'existence des mots «stratégie» et «timing» -- passez-moi le terme anglais.
A-t-on déjà vu des leaders d'opinion se contenter d'être des wagons au lieu d'être des locomotives? En lieu et place, c'est la soi-disant «opinion publique» qui nous sert de locomotive. On n'ira pas loin avec ça! Quand on veut vendre quelque chose, une idée, une politique, une maison ou quoi que ce soit d'autre, ON EN PARLE! C'est le b.a.-ba de la communication et de la circulation d'idées et de produits.
C'est maintenant qu'il faut remettre sur pied une solide coalition des indépendantistes, à l'exemple des Partenaires pour la souveraineté, que nous avions en 1994-95, juste avant le référendum. Tous les grands groupes sociaux, syndicats, regroupements d'étudiants, d'artistes, groupes communautaires, politiques et féministes, en feraient partie.
Les Partenaires représentaient à l'époque un million de personnes. Ce n'est pas demain, après-demain ou le mois prochain que ça nous prend un réseau indépendantiste fort, c'est MAINTENANT. Parce que l'indépendance est plus que jamais à l'ordre du jour, quoiqu'en disent les analystes politiques qui, à chaque élection, remettent sur le tapis la «pertinence» du Bloc à Ottawa et prédisent sa mort, le sourire aux lèvres. Mais chaque fois, on ne s'en souvient pas, comme le dit si bien la devise du Québec. «Un pays dont la devise est: je m'oublie», comme le disait Jean-Claude Germain.
Vers l'indépendance
Je pense exactement le contraire de ces oiseaux de mauvais augure. Le Bloc est depuis 18 ans le meilleur parti à Ottawa, celui qui travaille le mieux et le plus fort, avec le plus de sincérité. Parce qu'ils n'ont aucune chance de prendre le pouvoir? Peut-être. Mais selon moi, entre Charest qui vogue dans les vapeurs vides de ses faiseurs d'images, Dumont qui aide Harper à se faire élire et les ultraconservateurs de Harper, la conjoncture n'a jamais été aussi bonne que maintenant pour faire l'indépendance du Québec.
En votant massivement pour le Bloc, nous affirmons aussi que non seulement nous ne voulons pas du Canada à la sauce Harper, mais que nous ne voulons plus du Canada, point final, quel que soit le parti qui le dirige. Qui a voté la Loi sur les mesures de guerre, envoyé l'armée au Québec et emprisonné pour rien 500 personnes en 1970, pour contrer une vingtaine de jeunes romantiques qui se prenaient pour des terroristes en appelant ça une «insurrection appréhendée»? Trudeau et le Parti Libéral du Canada.
Je ne veux pas de ce Canada
Qui a pillé notre caisse d'assurance-emploi pour pouvoir se vanter de ses surplus budgétaires et de sa bonne gestion des fonds publics? Martin et le Parti libéral du Canada. Qui a créé le système odieux qui nous a volé notre référendum, pour finir en scandale des commandites? Chrétien et le Parti libéral du Canada. Qui est l'hypocrite qui s'est fait le champion toutes catégories de Kyoto et qui a fini, cinq ans plus tard, par augmenter de 34 % ses émissions de gaz à effet de serre, faisant du Canada la honte de la planète devant un Québec impuissant à agir? Chrétien et le Parti libéral du Canada. Je ne veux pas de ce Canada, et je ne suis pas la seule.
Au Québec, nous avons la chance d'avoir le Bloc. Aujourd'hui, je sens que l'époque est aussi cruciale qu'au début des années 1990, au temps de l'Accord du Lac Meech, mais pour des raisons bien différentes. Regardez ce que Harper a fait dans un gouvernement minoritaire et essayez juste d'imaginer tout ce qu'il pourra faire avec un gouvernement majoritaire... Élisons le Bloc jusqu'à en faire l'opposition officielle, rien de moins, comme il l'a été pendant deux ans au temps de Lucien Bouchard. Vous en souvenez-vous?
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Hélène Pedneault, Écrivaine et membre du c.a. du Conseil de la souveraineté du Québec


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