Autour de chez nous (8)

Îles de la Madeleine - Y être sans en être

De l'intérieur et de l'extérieur à la fois, pour vivre à la lumière du jour, affranchi, libéré, divisé, séparé, épanoui, à jamais inconquis...

Un peuple "à jamais inconquis..."

La dernière année politique a laissé l'impression d'un Québec divisé, voire d'une société dressée contre elle-même. Le Québec serait-il à ce point morcelé? Le débat sur les accommodements raisonnables a accéléré certains grands questionnements, favorisant au passage des querelles émotives et dénuées de rationalité. Le Devoir a posé la question à diverses personnalités venues de différents coins du Québec. Sommes-nous déchirés à ce point? Voici le huitième d'une série de dix textes.
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À cette question, si tant bellement bien posée, «le Québec serait-il divisé à ce point?», je tenterai, bien humblement de répondre à travers l'oralité qui est mienne, ne faisant surtout pas de moi un littérateux de profession.
Poser la question, c'est déjà y répondre. On connaît le proverbe... Et pourtant, on avance d'un pas et on recule de trois. C'est ça, malheureusement, la petite histoire de l'humanité.
Et notre beau Québec qui se refuse à lui-même, depuis les ferrures de ses entreponts menant aux terres australes jusqu'aux nuits octobrées du Petit manuel d'histoire, disparu du rayon des supermarchés de notre mémoire collective agitative et préventive dans les siècles des siècles.
Pour être franc avec vous autres, je commence à être fatigué de ce faux discours à la mode, payant politiquement pour nos semblants de gouvernements rondissant les anses et les rangs, une fois tous les quatre ans.
J'en ai assez parce que, oui, le Québec est divisé. Non, pas divisé, le mot n'est pas encore assez fort, mais séparé. Séparé comme devrait l'être le Québec de son semblant de mère nourricière, depuis trop longtemps. Étouffant sous les jupes poussiéreuses d'un unifolié érablé en sirop de nanane sucé trop longtemps pour avoir du goût.
Du goût pour s'en aller voir ailleurs ce que nous aurions pu devenir si nous avions eu le grand bonheur de sauter la clôture pour commettre l'irréparable, le péché onéreux, onirique, capital et capiteux qui nous aurait décapités de la Capitale, pour nous ancrer dans des baies de dignité, de fierté, d'authenticité. Malheureusement, au lieu de tout cela, le pays n'en finit plus de se vider de son sens, de son sang, d'hémorragie interne en plaster sur des jambes de bois... de promesses d'élections en subventions bidon et de timbres chômagiers en têtes fromagées.
On avance en reculant dans nos régions, dans le vague à l'âme de l'océan métropolisant, noyant d'avance, sur son passage, tout ce qui ne répond pas à ses schémas, ces faits et dicts, ces semblants de réformes rarement conformes aux lois qui nous déforment.
Des concessions
La vérité vraie, par rapport aux régions, c'est que la métropole est composée de gens de régions qui, depuis toujours, suivent le phénomène de la montée vers le haut pour trouver de l'ouvrage, fuir le chômage, devenir quelqu'un, parler à la grandeur et travailler à l'année pour se payer, de peine et de misère, quelques semaines de vacances dans le village qui les a vus naître et qui conserve, malgré tout, le faste et la modernité qu'ils pensent recréer ailleurs, leurs plus beaux moments de vie, leur genèse, leur essence, leur cri primal, leurs premières larmes, leurs plus lointains sourires, les bras remplis d'amourachures de frères et de soeurs à la trâlée, dans des maisons grandes comme ça, disséminées ici, le long du vent d'est menant aux chemins lumineux de la mer finissant de rondir l'assiette ou à l'orée du bois, dans le cinquième rang, les concessions, comme on disait à l'époque.
Parce qu'il fallait en faire des concessions pour tirer un pays de la forêt à dévierger, fardocheuse de rebellions remontant de l'ère glaciaire, qu'il fallait savoir rouler ses manches et dérouler son courage, en mordant dans sa bride, comme des percherons attelés en double pour tirer égal dans les menoires de ceux qu'on avait choisi de ne pas entendre et qui finissaient souvent, malheureusement pour avoir la paix, de ne tout simplement pas se faire entendre, finalement.
Parce que prendre la parole en région, alors et parfois encore aujourd'hui, c'est déranger, bousculer, se mettre la tête sur le billot, malgré tous les moratoires à idées organisées de tous bords et côtés.
Et je sais de quoi je parle. Je suis né en Gaspésie, au milieu des années cinquante. Mon père, qui était né au deuxième rang, avait honte de ses origines terriennes et, quand il avait bu un peu trop, comme tout Gaspésien qui se respecte de l'époque, il disait: «C'est pas de ma faute si je viens du deuxième rang.» Alors, pour avoir la paix, pour passer inaperçu parmi les siens, il avait compris qu'il lui valait mieux se taire, ne pas faire valoir ses opinions, même s'il en avait. Quand il apprit que j'écrivais, alors que j'étais déjà dans la vingtaine, il m'a dit, devant la famille réunie, comme pour m'en dissuader: «Comme ça, monsieur écrit. Tu vas faire rire de nous autres.»
Eh oui, c'est de là que je viens. De cette région grande comme un pays, de cette Gaspésie généreuse, merveilleuse, qui s'est laissé vider, depuis des siècles, de sa maritime errance poissonnure par toutes sortes d'esclavagistes ayant changé de visages au cours des siècles, de son ventre de cuivre, de ses forêts de démesure, de ses espoirs exilés sur les chemins de terre menant au goudron des déraisons.
Voilà pourquoi j'ai choisi de ne jamais me taire et demeurer à jamais le régionaleux que je n'ai jamais choisi d'être, mais qui demeure, pour moi, mon plus bel héritage.
Racolage
Si aujourd'hui c'est la mode de parler des régions, au point d'inviter des gens comme moi et comme d'autres à parler dans ces pages de la division du Québec par rapport aux régions, il ne faudrait pas oublier qu'il n'y a pas si longtemps c'était tout le contraire et que si ça semble la mode, pour la métropole, de vouloir se rapprocher des régions, dans les faits, c'est loin d'être vrai. Du racolage, tout au plus. On joue de la cuisse, comme on jouait de la langue, il n'y a pas si longtemps. Tout simplement parce que l'un finit tôt ou tard par passer l'un par l'autre, pour se remettre au monde et assurer une descendance qui fera en sorte que nous pourrons sauvegarder nos pensions jusqu'à la prochaine génération.
Oui, j'en suis sûr, le Québec est à ce point divisé, non, pas divisé, mais séparé, j'y tiens. À ce point culminant où tout bascule, où l'on tente de se créer des liens tout à fait naturels qui sont pratiquement impossibles.
Tout simplement parce que nos bons gouvernements, qui ont compris depuis toujours que leur principal travail est d'assurer leur réélection, n'ont pas cru bon de créer ces liens vitaux, ces signes vitaux, devrais-je dire, pas plus d'ailleurs que Montréal qui, depuis toujours, il faut le dire, s'est servi des régions pour s'enrichir sur leur dos, à grands coups de main-d'oeuvre à bon marché, de loyers insalubres, de luttes de classes, de langages et d'accents pour clamer au balcon l'impossible rêve qui aurait pu faire des régions, grandes comme un pays, une nation fortifiée et fortifiante.
Mais les liens ne s'achètent pas au Dollorama, chez Costco ou chez Canadian Tire. Les liens se créent, se tissent, comme les toiles d'araignée, dans l'ombre, dans l'obscurité, en flagrant délit de conscience, de confiance, de patience, d'amitié et d'amour. Les liens ne mangent pas aux tables nappées des préjudices entretenus, des deux poids deux mesures, des injustices votées en majorité, en escamotant les périodes de questions, tout simplement parce que les liens sont des réponses à nos survies collectives, à nos luttes ouvrières, à nos trouées vers la lumière, au jour de creuser l'horizon pour dire, au plus de gens venus d'ailleurs, qui nous sommes, où nous allons, d'où nous venons et qui nous voulons être, dans nos mots, dans nos vies, jusque dans l'écho de nos vies.
Les régions du Québec sont des pays en soi et tant mieux si elles sont séparées, car c'est la seule richesse que la ville n'a pas pu leur piller. Leur histoire, leur mémoire, leur vaillance, leur fierté, leur diversité, leur authenticité, leur farouche impatience, leur rébellion à venir, que je souhaite ardemment et que la question que vous posez déclenchera peut-être enfin, car il faut bien rêver, en pays que voici, puisque chaque étape de notre histoire, de nos soulèvements populaires, de nos impatiences collectives, le réveil fut par trop brutal.
Trop loin pour le marché local
Il ne faudrait pas croire que j'en ai contre la ville, moi qui me vante d'être un citoyen du monde. Je me rends régulièrement à Québec, Montréal et à travers tout le Québec pour donner libre cours à mon métier d'écrivain et de conteur. Je vais où le vent me pousse, me chasse et me rejoint.
Il y a deux mois, j'étais à Brazzaville, au Congo, à la Havane à Cuba, pour un festival de la palabre et, en France, deux fois en avril, donc, pour un régionaleux, je ne tire pas trop mal ma carte du jeu. Et pourtant, sur le marché local de Montréal, je suis un gars de région. Celui qui reste à l'autre bout du monde, que l'on n'invite pas dans les événements littéraires parce que, supposément, ça coûte un bras. Ou, quand ça arrive, c'est qu'on souhaite un peu d'exotisme, de différence, de vrai, comme on dit... avec tout ce que cela comporte de péjoratif.
Mais ça ne change pas grand-chose à ma vie, car je suis demeuré, au fil des voyages, de l'errance et du temps, ce Gaspésien naviguant sur les mers du monde à la recherche de sa pitance, de sa nourriture inspirante et de sa pâte de vague.
Un Gaspésien, un mangeux de morue, comme on nous appelait dans ma jeunesse, qui vit aux îles de la Madeleine depuis 26 ans déjà. Tout simplement parce que c'est l'amour qui nous amène à bon port et que c'est l'amour qui nous garde au port, au gré des arrivées et des départs.
J'aime ce pays souverain que sont les Madeleines, ces souveraines depuis toujours, qui ont compris que leur salut ne dépendait surtout pas des gens de la ville, même s'il y a plus de Madelinots à Verdun qu'il n'y en a aux îles de la Madeleine. J'aime ce pays parce qu'il se suffit à lui-même, été comme hiver, tout simplement parce que, historiquement, il ne pouvait faire autrement. Pendant des siècles, l'archipel était coupé du continent six mois par année. Alors, ici, l'autosuffisance, la ruse et la débrouillardise, les insulaires la vivent, l'habitent, la dansent et la chantent bellement. Voilà pourquoi j'y suis encore après autant d'années, parce qu'ils me donnent à vivre et à rêver.
Inconquis
Les régions sont séparées assurément et pour longtemps j'espère, puisque, depuis toujours, elles donnent l'exemple de la dignité en se tenant debout sur leurs jambes frontalières, soumises aux assauts du temps, de l'oubli, de l'ignorance et du mépris.
J'aime les régions, ces pays du Québec que ma courte vie ne me laissera jamais assez découvrir, marcher, sentir et habiter. Parce qu'elles sont des mondes à la fois tellement semblables et différents, les doigts d'une même main menant aux lignes de vie, à la paume rassembleuse de belle chair encore neuve, blanche, noire, métissée, indienne ou rosée. J'aime les régions jusqu'à la rencontre des eaux, des terres, des forêts, de la toundra où l'horizon se réinvente un nom...
J'aime les régions parce qu'elles me sont famillées, familières, accueillantes ou étrangères.
Parce qu'elles ont leurs gestes trahissant leurs démesures, leurs replis sur soi, leurs abandons, leurs effronteries, leurs pauvretés, leurs richesses, leurs racines souterraines ou minières, marines ou horizontales.
Parce qu'elles ont leurs façons de faire, de dire et de taire. De s'asseoir sur leurs culs ou de se tenir debout. De se donner la main ou de se virer le cul à la crèche, entre deux chicanes de clocher à baptiser le gros gin, à même les fonds baptismaux de nos enivrances transitoires.
À cause de leurs accents surtout, parce que j'ai compris, à force de mettre la route sous mes souliers, que l'accent c'est tout un pays qui sort d'une bouche, c'est son passeport, sa vérité, sa provenance. Que l'accent met au monde la parole et que la parole c'est ce qui danse sur la langue avant de sortir par la bouche et que la langue elle prend racine dans la terre, qui l'a mise au monde, au-delà de la plante des pieds, et que les gens authentiques finissent, tôt ou tard, par ressembler au pays qu'ils habitent. Parce que la différence, c'est ce qui nous rassemble et qui finit par nous ressembler quand la vraie semblance en fait un métier.
L'avenir est dans le mélange des couleurs et des liens dont on a si tant besoin pour faire de nos régions des pays. Il ne nous viendra point de la ville, mais du monde, des quatre coins des confins de l'horizon, des autres nations, du reste du monde. Je crois que ce qui peut sauver les régions de leur désertification authentique et langagière, c'est l'immigration. De tout temps, l'homme a eu besoin d'un révélateur pour se reconnaître, s'apprécier, se dire et se nommer, qui venait toujours d'ailleurs.
Y être sans en être, comme dit le dicton. De l'intérieur et de l'extérieur à la fois, pour vivre à la lumière du jour, affranchi, libéré, divisé, séparé, épanoui, à jamais inconquis...
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Sylvain Rivière, Écrivain


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