Montréal mérite mieux que le projet Griffintown

Griffintown



Depuis le rejet d'un projet de casino à Griffintown, il est de bon ton de prétendre que les groupes de pression condamnent Montréal à l'immobilisme. Est-ce bien le cas? En ne retenant que les grands projets proposés au centre-ville depuis quelques décennies, il faut reconnaître que les groupes de pression ne se sont pas opposés aux bons projets comme le Centre de commerce mondial, la Cité du Multimédia, le Quartier international et, aujourd'hui, le Quartier des spectacles.

Par contre, c'est grâce à eux que la gare Windsor n'a pas été démolie, que le Domaine des Sulpiciens et le couvent des Soeurs grises n'ont pas été saccagés, que la rue McGill n'a pas été fermée, que le Vieux-Port est resté ouvert sur le fleuve et, enfin, que le projet de la Cité Concordia a été stoppé.
Ces deux derniers projets sont instructifs, car les motifs pour lesquels ils ont été rejetés gardent toute leur actualité. Au début des années 1970, le gouvernement fédéral avait projeté de construire dans le Vieux-Port un vaste projet immobilier, deux fois plus imposant que celui proposé maintenant à Griffintown. C'est grâce à l'opposition des citoyens que le Vieux-Port est heureusement devenu la promenade des Montréalais, le lieu le plus convivial de tous les réaménagements de vieux ports désaffectés de la côte Est du continent nord-américain.
À la même époque, le projet de la Cité Concordia avait menacé de destruction totale le quartier de Milton Parc. La levée de boucliers des citoyens a de nouveau permis d'éviter le pire. Ces deux projets s'avéraient de mauvais choix parce qu'élaborés sur des concepts abstraits, importés, qui ne correspondaient ni à l'esprit des lieux ni à la culture des Montréalais. On n'a qu'à jeter un coup d'oeil aujourd'hui sur les deux tours de La Cité érigées sur l'avenue du Parc pour s'en rendre compte.
Le projet Griffintown
Le projet de Griffintown, mis en avant par le Groupe Devimco, qui a réalisé le centre commercial Dix30 à Brossard, repose lui aussi sur un concept abstrait, une idée importée, plus précisément de la Floride et de la Californie, lieu de naissance du Life Style Center. Ce nouveau modèle de centre commercial favorise un style de vie basé sur l'utilisation de l'automobile et la consommation globalisante, regroupant dans un même lieu la plupart des marques commerciales existantes en Amérique.
Il est vrai qu'on y trouve des trottoirs. Mais dans les faits, surtout dans un pays froid comme le nôtre, ceux-ci sont désertés: la préoccupation première du client est de se rapprocher le plus près possible en voiture du commerce où il entend acheter. Quelles que soient les fonctions qu'on greffe à ce nouveau modèle de centre commercial -- fonctions de résidence, de divertissement ou de bureau --, il demeure essentiellement un produit de banlieue, dont il conserve toutes les caractéristiques. Nous sommes bien loin des «rues principales» d'arrondissements comme celles du Plateau Mont-Royal, de Côte-des-Neiges-Notre-Dame-de-Grâce ou d'Outremont, de ces artères commerciales qui s'avèrent des lieux de découverte, de socialisation et de convivialité.
Pour convaincre les citoyens, le promoteur a eu recours, dans un premier temps, au spectre des fuites commerciales: les Montréalais auraient tendance à faire de plus en plus leurs achats à l'extérieur de l'île. À suivre ce raisonnement, on se condamne à un appauvrissement collectif encore plus menaçant. Car cela signifierait que chaque fois qu'il y aurait l'établissement à Laval ou sur la Rive-Sud d'un commerce ou d'un centre commercial d'intérêt pour les Montréalais, il faudrait en construire une copie sur l'île de Montréal. Alors que la population de la région métropolitaine augmente à peine, et son pouvoir d'achat guère plus, on multiplierait les points de vente: voilà à quelle absurdité nous mène cette logique de commande!
Pacte fiscal
La solution à ce problème des fuites commerciales ne réside pas dans la multiplication des centres commerciaux mais bien dans l'établissement d'un pacte fiscal à l'échelle de la région métropolitaine. C'est ce qu'a fait Boston, une des villes les plus riches d'Occident, dont la région métropolitaine regroupe plus de 200 municipalités. Quelle que soit la municipalité où un Bostonien fait ses achats, la ville-mère n'est pas pénalisée car chacune des municipalités paie sa quote-part des frais d'investissement et de gestion de l'ensemble de la métropole.
Sentant son projet toujours critiqué, voilà que Devimco le triture maintenant au gré des opinions des uns et des autres. Il y aurait désormais plus d'espaces piétonniers et moins de stationnements, plus de logements et moins de commerces, etc. Mais il demeure que les 18 % d'espaces commerciaux désormais proposés ne représentent pas moins que 30 étages de la tour de la Place Ville-Marie, ce qui n'est pas rien! Cette approche n'est pas celle du bon design urbain mais, de nouveau, celle de l'opportunisme de commande. Un cheval dessiné par un comité prend le plus souvent l'aspect d'un chameau bancal.
Illusion
Un bon projet urbain, c'est un projet qui surgit de l'esprit et de la culture des lieux: il a besoin d'un concept d'aménagement adapté, original, qui s'inspire de la trame urbaine, des bâtiments existants et de la vie communautaire locale pour faire émerger un scénario d'aménagement capable de mettre en valeur une culture et un patrimoine distincts de façon à ensemencer l'avenir.
S'imaginer qu'en superposant un concept de centre commercial de banlieue sur la trame et l'héritage urbain de Griffintown et qu'en jouant avec la couleur de la brique on va engendrer des lieux de résidence et d'usage captivants, c'est s'illusionner. Pire, s'imaginer qu'en amenant la population à participer à l'amélioration d'un concept aussi inadapté et aussi banal on va réussir à créer un quartier qui a de l'allure, c'est une idée qui n'a pas d'allure.
La responsabilité des élus
Un des problèmes très sérieux de Montréal, c'est que chaque fois qu'un promoteur sort un gros lapin, les élus, humant les retombées potentielles en taxes, déroulent le tapis rouge et agitent les épouvantails d'usage. Qu'on se rappelle la saga du stade au centre-ville. À écouter les discours de l'époque, Montréal ne pouvait survivre comme métropole sans un stade au centre-ville. Qui parle aujourd'hui de construire un stade au centre-ville?
Il est temps que nos élus se décollent le nez du miroir, prennent leurs responsabilités et aillent voir ailleurs comment des villes qui ont hérité de friches industrielles ont su tirer profit de cet héritage. C'est le cas de Londres, notamment, avec sa South Bank, dont le recyclage en a fait un lieu d'une vie et d'un caractère urbain extraordinaires, un succès à l'échelle de l'Europe.
C'est le cas de Manchester, en Grande-Bretagne, qui, après avoir perdu la moitié de sa population à la suite du déclin de l'économie industrielle, a assuré sa renaissance en tablant justement sur le potentiel d'originalité et d'usage de ces mêmes lieux industriels. Plus près de nous, c'est le cas du district des distilleries de Toronto, en voie de devenir un paysage unique au Canada.
Il serait temps que nos élus se rendent compte que Montréal est une des villes les plus remarquables d'Amérique pour sa culture et son patrimoine bâti et que ce n'est pas en se mettant à la traîne de promoteurs qui pigent des concepts et des idées à droite et à gauche, au gré de leurs intérêts, qu'ils vont faire fructifier cet héritage. Montréal mérite mieux, beaucoup mieux!
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Jean-Claude Marsan, Architecte, urbaniste et professeur titulaire à l'Université de Montréal
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