Lucide ou solidaire? Bay Street entre dans le débat

Le «modèle québécois»

Un an et demi après que l'appel des lucides eut déclenché l'écriture d'un manifeste dans le camp opposé, voilà que Bay Street est entrée dans le débat hier en reprenant un certain nombre de propositions du groupe de Lucien Bouchard. Au menu: une réflexion sur les droits de scolarité, les tarifs d'électricité, un principe d'«utilisateur payeur» pour le financement des infrastructures et un système fiscal axé davantage sur les taxes à la consommation que sur l'impôt sur le revenu.
Consciente d'avancer des idées controversées, d'autant plus que le Québec vient de vivre une campagne électorale qui modifie profondément le paysage politique, la Banque Toronto-Dominion n'y va pas par quatre chemins. Dans sa première grande étude sur l'avenir économique du Québec, elle affirme que celui-ci possède «des atouts remarquables» et qu'il n'y a pas de crise «actuelle», mais ajoute qu'il doit repenser de fond en comble sa façon de fonctionner.
En gros, affirme la TD, le filet social québécois sera un jour trop lourd pour le portefeuille des Québécois, qui seront de moins en moins nombreux sur le marché du travail et paieront cher l'impact du vieillissement de la population.
«Ce n'est pas tant la prospérité actuelle du Québec qui préoccupe ceux qui recommandent ces changements, ont écrit hier son vice-président, Don Drummond, et les économistes Derek Burleton et Pascal Gauthier. Ce sont plutôt les risques pesant sur le niveau de vie de la province, venant du vieillissement de la population, de la hausse des coûts des services de santé et d'une concurrence manufacturière émergente qui inquiètent le plus.»
Pas d'ingérence
La Banque TD, comme bien d'autres établissements, a l'habitude de publier des prévisions économiques en ventilant ses attentes par province. C'est cependant la première fois qu'elle s'étend sur 25 pages pour traiter du Québec seulement, une publication qui survient à peine deux semaines après que les plaques tectoniques, dans plusieurs régions, se sont déplacées en faveur de l'ADQ.
«Le but n'est pas de nous introduire dans des questions politiques ou sensibles», s'est défendu lors d'un entretien M. Drummond, qui occupe le poste d'économiste en chef. L'étude a été lancée il y a plusieurs mois, a-t-il précisé. «On essaie de trouver des façons d'optimiser l'économie québécoise. [...] Il serait plutôt étrange de ne pas donner nos conseils par peur que ceux-ci soient mal reçus», a-t-il dit avant de reconnaître qu'«on pourrait anticiper une certaine réaction», comme on l'a vu après les propos de Lucien Bouchard et des lucides.
Dans leur réplique au groupe de M. Bouchard, les signataires du manifeste Pour un Québec solidaire affirmaient en substance ne pas vouloir «plier devant ce que dicte le marché» et plaidaient pour «un projet collectif pour l'avenir du Québec». Selon un sondage CROP dévoilé en janvier 2007, 57 % des Québécois estiment que l'État a un rôle de premier plan à jouer pour faciliter l'«accès aux services» et 83 % s'opposaient à une hausse des tarifs d'électricité.
Comme point de départ, la Banque TD prend le niveau de vie des Québécois tel que mesuré selon le produit intérieur brut (PIB) par habitant. Celui-ci est inférieur à celui du reste du Canada, écrit-elle. Pour étayer son argumentaire, elle cite une étude de l'Ontario Institute for Competitiveness and Prosperity (OICP) selon laquelle le Québec souffre d'un «écart de prospérité» de 6300 $ par habitant.
Selon cette étude, cet écart s'explique à 62 % par des facteurs liés carrément au nombre d'heures travaillées, au pourcentage de personnes aptes à travailler, au taux d'activité et au taux d'emploi. L'autre tranche de 38 %, estime l'OICP, est liée à la productivité, soit la production créée par les travailleurs.
«Il n'y a rien de mal à ce que les membres d'une société donnée choisissent de travailler moins d'heures, surtout quant on sait que le nombre d'heures de loisirs a une incidence directe sur le bien-être éprouvé», écrit la TD. Or une société qui «fait un tel choix» ne peut s'attendre à avoir le même niveau de vie que d'autres qui travaillent plus, à moins d'avoir le même niveau de productivité. Ce qui n'est pas le cas du Québec. Et cette différence québécoise, écrit la banque, est due à des facteurs «structurels plutôt qu'individuels».
Tempête à l'horizon
Cela étant dit, selon la Banque TD, le Québec a tout ce qu'il faut: une économie diversifiée, un réseau hydroélectrique capable d'exporter massivement et des grappes technologiques en plein essor. Mais si l'économie québécoise a résisté aux divers impacts jusqu'à maintenant, le défi démographique qui l'attend pourrait faire en sorte que les choses se corsent.
En évoquant le changement profond qui s'opère dans la démographie québécoise, avec cette génération de baby-boomers qui fait basculer le système à chaque étape de sa vie, la TD rappelle ce qui n'a plus besoin d'être répété: le bassin de travailleurs québécois commencera à rétrécir d'ici 2013. Elle est généreuse. Car l'Institut de la statistique du Québec a souvent indiqué que la croisée des chemins, dans la population active, surviendra dès 2011.
Pour éviter que ce glissement démographique n'entraîne une situation incorrigible, la TD soumet qu'il faut investir dans l'éducation et les infrastructures, et éliminer un certain nombre d'«obstacles au travail et à l'investissement». D'où la remise en question des tarifs d'électricité bas et du gel des droits de scolarité, et un virage vers un système d'utilisateur payeur pour les infrastructures et certains services publics. Parmi les autres idées figurent l'élimination de certaines subventions aux entreprises pour «favoriser plutôt l'ouverture de nouveaux débouchés» et celles d'élargir le libre-échange interprovincial et d'inciter les travailleurs âgés à demeurer plus longtemps sur le marché du travail.
La TD n'est pas la première institution financière à s'aventurer sur le terrain des tarifs d'électricité. Le Mouvement Desjardins, avec le groupe de recherche CIRANO, avait affirmé en mars 2006 qu'il fallait à tout prix rembourser la dette publique du Québec, un geste d'«équité intergénérationnelle» qu'on pourrait financer notamment grâce aux ressources hydroélectriques. Un économiste signataire du manifeste Pour un Québec solidaire s'était alors demandé si le remboursement de la dette constituait véritablement la priorité dans le Québec actuel.


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