Raids au Liban

Les représailles d'Israël cachent une autre «guerre préventive»

Géopolitique du Proche-Orient



Pour les uns, Israël avait le droit de se défendre contre les incursions sur son territoire du Hamas palestinien puis du Hezbollah libanais. Pour d'autres, son intervention militaire, à Gaza, puis surtout au Liban, dépasse la mesure. Et une opinion nerveuse appréhende un débordement régional aux conséquences incalculables. Ce sera désormais une «guerre ouverte», clame le chef du Hezbollah, Hassan Nazrallah, qui n'en a pourtant pas les moyens. Sous la confusion apparente, une logique implacable est en marche.
En réalité, il ne s'agit pas de représailles pour la capture de soldats israéliens, ni même d'escalade malgré les tirs de roquettes du Hezbollah. C'est essentiellement une «guerre préventive», dictée par les autorités militaires israéliennes. Les «enlèvements» auront fourni le prétexte que Tsahal attendait pour déclencher une opération qui n'a rien d'improvisé. Que ces soldats soient ou non libérés, les attaques vont continuer: l'enjeu premier est ailleurs.
C'est la destruction du Hezbollah. Certes, dira-t-on, attaquer les installations militaires de cette milice - que le Liban a promis de neutraliser, mais tolère faute de pouvoir imposer son autorité -, cela peut se justifier, mais pourquoi bloquer aussi les ports et bombarder routes et aéroports? Pour un public extérieur, outré des pertes civiles et de l'ampleur des destructions, en quoi cela va-t-il hâter la libération des soldats ou inciter à discuter avec l'État hébreu? Mais là n'est pas la question.
L'attaque aérienne et terrestre d'Israël sur l'ensemble du Liban vise d'abord à détruire les stocks de roquettes et les missiles que Téhéran aurait fait parvenir au Hezbollah. (Quelques-uns de ces engins ont été lancés ces jours-ci, mais la blitzkrieg [guerre éclair] de Tsahal aura empêché d'en faire un usage massif.) En bloquant aussi les ports libanais et en sabotant les pistes d'atterrissage et les routes par où la Syrie et l'Iran pouvaient livrer des armes, le commandement israélien a circonscrit le théâtre d'opération à son avantage.
Mais là ne s'arrête pas l'objectif d'Israël. La population libanaise, dont la détresse émeut l'opinion, est aussi visée: elle n'est pas une victime accidentelle des raids militaires. En plongeant le Liban dans le chaos, le cabinet israélien s'attend que les Libanais imputent leurs malheurs au Hezbollah et qu'ils évincent du pays ce «parti de Dieu», comme ils l'ont déjà fait des troupes syriennes. En somme, Beyrouth devrait, cette fois-ci, priver définitivement Damas et Téhéran de leur front libanais contre Israël.
Désormais libre de ce côté, Israël serait plus à même d'attaquer, au besoin, les installations nucléaires de l'Iran, ou encore de lancer quelque frappe sur Damas. Tel est du moins le calcul que divers experts prêtent aux autorités israéliennes. En tout cas, Washington n'est pas mécontent de voir son allié faire montre de détermination et d'audace. Quant aux capitales arabes, toujours velléitaires, plusieurs d'entre elles souhaitent que le nouvel axe Iran-Syrie subisse un revers au Liban.
Car cette crise n'est pas que régionale. La pression des États-Unis sur l'Iran y est pour quelque chose. Le Liban oppose aussi les régimes arabes au pouvoir iranien, et les mouvances sunnites aux chiites. Sauf que les Libanais, les Palestiniens et même les Israéliens risquent d'être les premiers perdants.
Une autre victoire d'Israël ne va pas pousser les populations avoisinantes à rejeter les mouvements extrémistes. Ces mouvements ont démontré qu'ils savent exploiter avec succès l'oppression palestinienne ou la frustration des sociétés arabo-musulmanes. Ni les chrétiens, minoritaires au Liban, ni les démocrates musulmans, éparpillés dans la région, ne sauraient y gagner beaucoup dans leur pays respectif. C'est le contraire qui risque de se produire.
D'abord, pour prévenir un retour en force des milices et des missiles, Israël aurait à déployer des troupes jusque dans le nord du Liban. La recette d'une longue occupation au sud n'a pas fait de miracle; étendue à tout le pays, elle ne saurait prévenir le terrorisme, éliminer les «enlèvements» de soldats, encore moins interdire les attentats en Israël.
Confiance aux radicaux
En territoire palestinien, la victoire électorale du Hamas l'a montré, la population fait désormais confiance aux radicaux. Non seulement parce qu'ils semblent plus honnêtes et davantage soucieux du bien-être d'une population démunie. Mais aussi parce qu'Israël a ruiné la crédibilité et les moyens de l'Autorité palestinienne, et humilié le mouvement national qui en avait porté la cause depuis 30 ans.
Quant aux Israéliens, soumis aux attentats dans les villes et aux tirs de roquettes à la frontière, ils appuient massivement l'intervention de l'armée: quelle population en insécurité ne le ferait pas?
Mais la sécurité véritable ne viendra qu'avec un règlement du problème de fond - ce vieux litige territorial entre deux peuples, aujourd'hui envenimé par la montée des ultras du judaïsme et de l'islam. La majorité des habitants s'est déjà rendue à l'idée d'un compromis territorial. Malgré la peur et la haine, elle y reviendrait sans doute. Mais avec cette nouvelle guerre, quelle chance reste-t-il à la paix?
Pourtant, un demi-siècle de conflit, d'instabilité et de tragédie a amplement démontré le caractère illusoire de toute solution militaire. Ce n'est pas la solution politique qui manque, mais la volonté d'en accepter une. Pour s'engager dans cette voie, encore faudrait-il un leadership apte à concevoir et à proposer un authentique règlement. Or, aucune personnalité du Proche-Orient n'a jamais eu assez d'autorité morale pour réunir à une même table les parties au conflit.
En Israël même, ni l'actuel premier ministre, Ehoud Olmert, ni son ministre de la Défense, Amir Peretz, n'a d'expérience militaire. Or, en situation de crise, il en faut même à des chefs civils, ne serait-ce que pour rassurer la population. D'après la presse israélienne, l'état-major décide ces jours-ci, et les politiciens approuvent. Un gouvernement militaire sans le nom. Voilà qui n'annonce pas un avenir meilleur. En Europe et aux États-Unis, les alliances avec Israël ont aussi fait la preuve jusqu'ici de leurs limites, sinon de leur échec. Devant l'impasse, la parole ne va-t-elle pas encore rester aux armes?
Entre-temps, malgré le battage publicitaire de ses amis, l'État hébreu continue de perdre de son capital de crédibilité et de sympathie, y compris dans les pays qui l'ont toujours appuyé. Des dirigeants arabes y voient peut-être un bon signe. C'est le contraire qu'il faut craindre. Isolé, Israël ne sera pas plus ouvert, mais plus intransigeant. Le monde arabo-musulman sous-estime l'état d'esprit d'un peuple qui, ayant longtemps composé avec l'intolérance de l'Europe à son égard, y a payé de son existence sa flexibilité millénaire. Ainsi, non sans raison, l'état-major de Tsahal ne compte pas sur l'ONU pour désarmer le Hezbollah.
Néanmoins, l'isolement d'aucune des parties en cause, encore moins son «élimination», ne va contribuer à établir une solution juste et durable. Le Canada a longtemps ignoré les Palestiniens, avec les conséquences que l'on sait. Cette fois, après la dévastation du Liban, l'appui d'Ottawa à l'État hébreu risque de se fragiliser. Malgré la solidarité du premier ministre, Stephen Harper, avec Israël, aucun cabinet ne pourra endosser longtemps une politique de sécurité brutale dont le prix, pour les populations du Proche-Orient, est devenu manifestement injustifiable.
redaction@ledevoir.com
Jean-Claude Leclerc enseigne le journalisme à l'Université de Montréal.


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