Les dilemmes de la gauche

Comment moderniser la social-démocratie sans la dénaturer?

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Nouvelle Gauche - La social-démocratie revisitée

Photo: Pedro Ruiz
«Moderniser la social-démocratie»: le projet de Pauline Marois est ambitieux mais périlleux puisqu'il la contraindra à faire des choix déchirants. Comment moderniser sans dénaturer? Les exemples britanniques et scandinaves sont-ils importables ici?
Québec -- Il faut «moderniser la social-démocratie», a déclaré Pauline Marois, qui sera couronnée chef du Parti québécois cette semaine. Moderniser, encore? À chaque décennie, en Occident, on la remet sur le métier, on tente de la réinventer.
Ceux qui portent l'étiquette «social-démocrate» y sont contraints, cette fois-ci par d'amères défaites électorales, comme celles de Ségolène Royal en France et du PQ au Québec, ou encore par l'usure du pouvoir, comme en Angleterre, où le chef du New Labour, Tony Blair, quittera ses fonctions à la fin du mois.
Chez Pauline Marois, ce projet semble être une sorte d'idée fixe. Il y a près de 20 ans, le 11 mai 1988, dans un PQ alors en redéfinition (Jacques Parizeau venait d'être couronné le 18 mars), elle avait tenté un retour en politique à la faveur d'une élection partielle dans Anjou, circonscription laissée vacante par l'ancien chef Pierre Marc Johnson. Un des thèmes centraux du discours d'investiture de Mme Marois? La souveraineté, bien sûr. Mais surtout ceci: «redonner un nouveau visage à la social-démocratie» grâce à «une économie à visage plus humain».
À 20 ans d'écart, promettre encore une fois de moderniser la social-démocratie, est-ce une rengaine commode pour une politicienne toujours à la recherche d'un renouveau? Sans doute un peu.
La modernisation à l'époque était légèrement différente de celle envisagée aujourd'hui. La question de la bureaucratie était alors centrale. Les néolibéraux Margaret Thatcher en Angleterre et Ronald Reagan aux États-Unis achevaient une décennie de réformes axées sur le retour de l'individu face à une machine étatique qui semblait surdimensionnée, à peine moins lourde que celle de l'URSS, d'ailleurs sur le point de tomber.
Aussi se redéfinir constamment fait-il partie de la nature même de la social-démocratie. Née en opposition au communisme révolutionnaire au XIXe siècle, elle consiste en une pensée «réformiste», qui progresse plutôt par essais et erreurs, qui fait des compromis avec les nouveaux phénomènes plutôt que de tenter de leur tordre le cou. Et en 20 ans, les changements ont été légion: effondrement de l'URSS, précarisation du travail, mondialisation, nouvelles technologies, désordre mondial et terrorisme...
Dans leur très influent manifeste pour une «troisième voie», aussi qualifiée de «nouveau centre», en 1999, le premier ministre britannique Tony Blair et le chancelier allemand Gerhard Schröder, influencés respectivement par les intellectuels Anthony Giddens et Bodo Hombach, proposaient une liste de changements qui forçaient une redéfinition de la social-démocratie.
- Historiquement, la social-démocratie a été le véhicule de la classe ouvrière pour influer sur le pouvoir, voire pour l'exercer. Mais à la fin du XXe siècle, le travail a profondément changé, au point où l'expression «classe ouvrière» apparaît surannée, remplacée par «mouvements sociaux». «Occuper le même emploi toute sa vie n'est plus concevable», écrivaient Blair et Schröder. Ainsi, les sociaux-démocrates doivent apprendre à «marier les demandes croissantes en faveur de la flexibilité et les exigences sociales en faveur de conditions de vie normales».
- Les transformations techniques s'imposant de plus en plus vite commandent de créer «les meilleures conditions pour la prospérité et l'adaptation des entreprises» ainsi que pour le développement de nouvelles entreprises.
- Dans ce contexte, il fallait urgemment investir dans le capital «humain», rendre «les entreprises adaptées à une nouvelle économie basée sur le savoir».
- La gauche du XIXe siècle et du XXe siècle a été très confiante dans la technique. Le mythe de Prométhée et les cheminées triomphantes ont longtemps été glorifiés par les gens de gauche. Cependant, les nouveaux sociaux-démocrates doivent «réconcilier le progrès technique nécessaire à la société avec la préservation de l'environnement».
- En Europe, du reste, «les dépenses publiques par rapport au PIB ont atteint les limites de l'acceptable».
- L'accroissement de l'espérance de vie, les nouvelles structures familiales et les nouveaux rôles des femmes sont autant de phénomènes qui ont changé la donne et qui forcent à repenser des pans de la social-démocratie.
- Levant un tabou de la gauche, Blair et Schröder abordaient la question de la criminalité et affirmaient qu'être en sécurité dans la rue «est un droit essentiel».
Devant cette nouvelle donne, l'État devait changer de rôle. «Il ne doit pas ramer mais tenir le gouvernail», écrivaient-ils. Il fallait réduire la bureaucratie, «favoriser une mentalité de gagnant» et un «nouvel esprit d'entreprise à tous les niveaux de la société».
Cercles pauliniens
Dans les cercles «pauliniens», on admet depuis longtemps que la «social-démocratie classique est bloquée», comme l'écrivait dans [son livre Souverainistes, que faire? Michel Venne, ancien journaliste au Devoir et fondateur de l'Institut du Nouveau Monde->archives/ds-souv/docs4/02-11-9-venne-1000.html], désigné cette semaine par Pauline Marois pour participer au comité Castonguay sur le financement du système de santé.
En 2002, en plein débat sur le modèle québécois, Michel Venne partageait plusieurs des constats des auteurs de la «troisième voie» et du «nouveau centre». Il affirmait que les problèmes du PQ venaient du fait qu'il était encore associé à une conception de l'État [«centralisé, jacobin, autoritaire»->archives/ds-economie/docs/02-11-13-venne-modele.html].
[Citant le cas des garderies à 5 $ par jour, Michel Venne lançait ceci->archives/ds-actu/docs3/03-7-10-2.html#7ldmv]: «Le Parti québécois a choisi, dans bien des cas, des modèles universels qui s'appliquent partout de la même manière, comme il l'a fait dans le domaine des services de garde, plutôt que de laisser la société innover dans un contexte pluraliste.»
Or la nouvelle donne comprend à la fois la transformation du monde du travail et la mondialisation. Celle-ci a suscité de nouvelles demandes de protection ainsi que des demandes d'affranchissement de la part des gens qui voulaient tirer parti de nouvelles occasions. «Dans leur pratique du pouvoir, les gouvernements sociaux-démocrates n'ont pas su dégager une nouvelle synthèse qui réponde à cette nouvelle contradiction sociale. Ils ont oscillé entre la défense des positions acquises et le suivisme libéral», tranchait Michel Venne.
Certains se sont montrés plus brutaux. En juin 2002, Joseph Facal, en pleine première montée de l'ADQ, avait rompu avec la solidarité ministérielle et avait déclaré: «Le PQ a [...] un devoir de lucidité.» (Déjà ce mot!) Sa formation politique avait erré en érigeant «en dogme le sacro-saint modèle québécois, en refusant de voir ses failles, le corporatisme, la rigidité, la dépendance vis-à-vis de l'État qu'il engendre, la dette astronomique qu'il a suscitée».
M. Facal, maintenant professeur aux HEC et chroniqueur au Journal de Montréal, prépare actuellement un livre sur ce sujet. Pour Pauline Marois, il mène une réflexion, de concert avec l'ancien rival de Mme Marois, François Legault. Celui-ci, en 2002, avait appuyé Joseph Facal. «Il faut être progressiste, mais il faut aussi un État efficace. Il y a du travail à faire pour améliorer l'efficacité de nos réseaux», avait-il déclaré.
Les deux Pauline
Le débat sur le modèle québécois en a conduit plusieurs, en octobre 2005, aux conclusions du Manifeste pour un Québec lucide, dévoilé en pleine course à la direction du Parti québécois.
À l'époque, Pauline Marois s'était opposée à ce manifeste, pourtant signé par des gens proches d'elle, comme «son» ancien premier ministre, Lucien Bouchard, l'économiste Pierre Fortin et Joseph Facal. Les «lucides», rappelons-le, recommandaient de hausser les prix de l'électricité et les frais de scolarité et de déployer des efforts titanesques pour affronter le «tsunami» du vieillissement de la population.
Qualifiant à l'époque ces conclusions de «pessimistes», Pauline Marois a plutôt plaidé pour le maintien du gel des frais de scolarité. Elle s'était engagée, contrairement à André Boisclair, à rétablir le libellé de l'article 45 du Code du travail, modifié à l'automne 2003 par le gouvernement Charest pour faciliter le recours à la sous-traitance. Campée dans le rôle de la protectrice du modèle québécois social-démocrate, elle avait obtenu l'appui du SPQ libre ainsi que de plusieurs syndicalistes et d'un certain nombre de signataires du Manifeste pour un Québec solidaire, comme l'écrivaine Hélène Pedneault. Pauline Marois se disait même prête à créer une coalition électorale avec Québec solidaire.
Mai 2007: c'est une nouvelle Pauline Marois, post-26 mars, qui se présente. «L'autre Pauline», comme le notait en ces pages Michel David cette semaine. Celle soutenue, entre autres, par Joseph Facal, dont les critiques adressées au modèle québécois semblent désormais «décomplexées».
La hausse des frais de scolarité? Mme Marois semble désormais d'accord. Les «idées toutes faites» de la gauche péquiste traditionnelle? Fini! Le ton est désormais celui de la rupture. La formule «en finir» apparaît deux fois dans son texte publié mardi: «Nous devons "en finir" avec certaines idées toutes faites dans lesquelles une très large majorité de Québécois ne se reconnaissent plus.»
De même, écrit-elle, «il faut, une fois pour toutes, en finir avec cette peur de la richesse comme s'il s'agissait de quelque chose qui nous détournerait du bien commun». À cette affirmation, Alain Dubuc, auteur d'Éloge de la richesse, a applaudi dans La Presse. C'est «Pauline à la page».
L'autre Dubuc, Pierre, celui de L'Aut' Journal et du SPQ libre, dit qu'il faut attendre avant de juger ces quelques intentions générales. Dans les sites et les blogues solidaires, comme Presse-toi à gauche (pressegauche.org), il est dénoncé pour son mutisme.
Il faut dire qu'après le 26 mars, le score minimaliste de Québec solidaire et la seconde montée de l'ADQ qui a propulsé Mario Dumont au statut d'opposition officielle, le contexte n'est plus le même. La colère de la classe moyenne a porté. «Nous avons le devoir de l'écouter avec respect», écrit la candidate Marois.
La «gauche de gauche», au PQ, est sur les dents. En 2005, elle avait fait plier Bernard Landry et réussi à définir des pans du nouveau programme. Sous André Boisclair, elle a été prompte à dénoncer tout écart d'apparence droitiste, par exemple lorsque le chef a promis de «soulager le capital». Le SPQ libre fait maintenant dans le wait and see.
Pierre Dubuc, par exemple, soutient que la position de Pauline Marois sur les frais de scolarité «n'est pas encore vraiment arrêtée». Rétablir l'article 45 du Code du travail? «Des études ont démontré que ça n'avait pas été beaucoup utilisé», bref, que ce n'est «peut-être plus nécessaire», dit l'ancien candidat à la direction.
André Boisclair avait été fustigé pour avoir lancé que les Québécois avaient «peur du succès». Pauline Marois, elle, affirme qu'il faut se débarrasser de la «peur de la richesse». «Personne n'est contre la création de la richesse», répond Pierre Dubuc. Pour clarifier les choses, pour statuer sur les tentatives de modernisation de la social-démocratie à l'étranger, le SPQ libre entend organiser un grand colloque à l'automne pour contribuer à la réflexion de la nouvelle chef.
Par-delà la gauche et la droite
Les tenants de la «troisième voie», Anthony Giddens en tête, ont depuis longtemps proposé qu'on surmonte les clivages gauche-droite pour repenser la social-démocratie. Pauline Marois rejoint cette volonté quand elle écrit: «Il n'y a rien qui ne puisse être remis en question si cela sert le bien commun.»
L'économiste Pierre Fortin, de l'UQAM, est d'accord. Signataire du manifeste des «lucides», il dit que lorsqu'il va au Canada anglais, on le présente pourtant comme un «leading left wing intellectual». Après avoir fréquenté l'un et l'autre camp, il présente son verdict: «La droite est sans coeur et la gauche est sans dessein!»
Plus sérieusement, selon Pierre Fortin, c'est sur des thèmes donnés et précis que le débat se fera désormais et moins sur ces grandes grappes de mesures que force une perspective «de gauche» ou «de droite».
Il sera intéressant de voir comment la nouvelle chef du PQ tranchera la question de l'augmentation du salaire minimum, par exemple, et toutes celles liées à la productivité et à la fiscalité des entreprises. Conserverait-elle les baisses d'impôt de Jean Charest?
Sur la question de la place du privé, Mme Marois propose déjà quelques lignes où elle évoque «une collaboration» (et non des partenariats... ) avec lui. Se convertirait-elle aux PPP très blairistes de Monique Jérôme-Forget?
Selon l'ancien conseiller péquiste Jean-François Lisée (lui aussi animateur d'un site Internet sur les politiques sociales et la mondialisation, politiquessociales.net), le plus grand dilemme de Pauline Marois dans cet effort de modernisation portera sur la notion de dette de l'État. Elle aura à trancher entre ceux qui, à l'instar de Jacques Parizeau et de bien des «solidaires», relativisent le problème et les autres qui estiment que la justice intergénérationnelle commande de payer une part de la dette. Conserverait-elle le Fonds des générations?


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