Les deux testaments

Commission Castonguay

Hier matin, le ministre de la Santé, Philippe Couillard, s'est plaint des titres lapidaires dont les journaux avaient coiffé le compte rendu de sa conférence de presse sur le rapport Castonguay, comme s'il s'était aperçu que sa virulence de la veille donnait l'impression d'un règlement de comptes.
Ces titres ne trahissaient cependant ni le sens ni le ton de ses propos. La précision et la froideur quasi chirurgicales avec lesquelles il a disséqué, puis évacué les principales recommandations du rapport étaient saisissantes.
Personne ne s'y est trompé: même si M. Couillard a trouvé «en apparence intéressante» l'idée d'imposer une franchise et accueilli favorablement les propositions qui visent à accroître la productivité et la performance du système, il a rejeté aussi bien le constat «apocalyptique» fait par le groupe de travail que l'esprit qui anime son rapport.
Quelqu'un s'était-il imaginé un seul instant qu'un gouvernement minoritaire puisse se lancer dans une réforme du système de santé aussi controversée? Au-delà des divergences idéologiques au sein du cabinet à propos de la place qu'il convient d'accorder au secteur privé, la raison politique l'a emporté d'emblée.
Il demeure que la rapidité avec laquelle le rapport a été enterré constitue une autre victoire pour M. Couillard, ce qui n'est pas sans rappeler celle qu'il avait remportée dans le débat sur l'emplacement du CHUM.
Dès le départ, il s'opposait à la formation d'un nouveau groupe de travail sur l'avenir du système de santé. D'autant plus qu'en en confiant la présidence à M. Castonguay, dont les idées sur la question étaient bien connues, sa collègue des Finances avait clairement voulu favoriser un coup de barre vers le privé.
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Il faut reconnaître que Monique Jérôme-Forget a eu la défaite élégante. Bien entendu, personne n'a cru que la préparation d'un budget qui sera présenté seulement dans plusieurs semaines l'empêchait de tenir une conférence de presse conjointement avec M. Couillard, mais il aurait été mal avisé de prendre le risque d'exposer publiquement les divergences philosophiques des deux poids lourds du gouvernement. L'important est qu'ils s'entendent sur la nécessité politique de ne pas alourdir le fardeau fiscal de contribuables qui peuvent être appelés aux urnes à tout moment.
À un journaliste qui commençait à trouver que son mot d'introduction était un peu long, M. Couillard a lancé: «Je vous vois regarder l'heure, mais je veux vous parler assez longtemps pour vous transmettre le plus de ma pensée possible.»
Après cinq ans à la Santé, tout le monde sait que le souhait le plus cher de M. Couillard est de passer à autre chose. En exposant aussi longuement et aussi précisément sa vision des choses, il laissait aussi une sorte un testament.
Dès sa nomination, il en avait surpris plus d'un en expliquant avec une franchise inhabituelle en pareil cas qu'il n'avait pas quitté la pratique médicale simplement pour devenir ministre. De toute évidence, il avait de plus hautes ambitions. Pour l'heure, tout laisse croire que le premier ministre Jean Charest dirigera son parti lors d'une quatrième campagne consécutive, mais il devra bien passer le relais un jour ou l'autre.
«Nous, au PLQ, on a des principes sur lesquels il est difficile de faire des compromis», a déclaré M. Couillard mardi. Encore faut-il que le chef y adhère. En 1998, les libéraux ont payé cher l'entichement de Jean Charest pour les idées de Mike Harris, tandis qu'un retour opportun aux «valeurs libérales» leur a valu la victoire en 2003. Au printemps dernier, le flirt avec la «réingénierie» est venu bien près de les renvoyer dans l'opposition.
On ne pourra pas reprocher à M. Couillard d'avoir adapté ses principes au goût du jour. Même à l'époque où il pratiquait la neurochirurgie, sa défense de l'intégrité du système de santé hérité de la Révolution tranquille tranchait avec les positions de ses collègues qui, encore aujourd'hui, dénoncent son «manque de courage».
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Il faut reconnaître la même constance à Claude Castonguay. Le rapport auquel son nom demeurera attaché constitue aussi un testament, qui a cependant toutes les apparences d'un chant du cygne.
M. Castonguay n'aime pas qu'on lui rappelle les nombreux plaidoyers en faveur d'une plus grande place du privé qu'il a livrés au fil des ans. «Petit à petit, le ruisseau perce le rocher», se plaisait à répéter Claude Ryan. Possible, mais la nature n'a pas la même notion du temps.
Même dans des circonstances moins défavorables, les rapports sur le financement des services de santé produits au cours des dernières années ont tous pris le chemin des tablettes. Cette fois-ci, dans le contexte d'un gouvernement minoritaire, l'enterrement était programmé d'avance. Avec sa longue expérience, M. Castonguay le savait certainement, même s'il a accepté de faire certains compromis. Même si le but était simplement de réactiver le débat, le résultat a de quoi décevoir.
Parce qu'il a longtemps fait carrière dans le domaine de l'assurance, on lui a souvent prêté des motifs inavouables. On peut être d'avis qu'il se trompe, mais il est sans doute sincère quand il se dit convaincu qu'une plus grande ouverture au secteur privé ne nuirait pas au réseau public.
Invité au congrès de l'ADQ en octobre 2002, il avait résumé sa pensée en disant qu'il fallait respecter la liberté de payer pour des soins de santé au même titre que celle de choisir une automobile.
Autrement dit, certains ont les moyens de s'offrir une Cadillac tandis que d'autres devront toujours se contenter d'une Chevrolet. Pas nécessairement un tacot, simplement une moins bonne voiture. La loi du marché à l'hôpital.
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mdavid@ledevoir.com
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