Le Québec est convié au défi de la diversité

La commission Taylor-Bouchard entend ratisser plus large que les accommodements raisonnables

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Accommodements - Commission Bouchard-Taylor

Charles Taylor et Gérard Bouchard sillonneront le Québec pour prendre le pouls de la population.
Photo: Jacques Grenier
La Commission sur les pratiques d'accommodement reliées aux différences culturelles, présidée par les intellectuels Charles Taylor et Gérard Bouchard, sillonnera le Québec cet automne pour sonder les coeurs et les âmes des citoyens, non seulement sur la question des accommodements raisonnables, mais aussi sur la laïcité, les modèles d'intégration des immigrants, les relations interculturelles et l'identité québécoise.
Le duo Taylor-Bouchard entend mener une vaste consultation qui le mènera dans 17 villes du Québec, du 10 septembre au 30 novembre. Les participants sont invités à y soumettre un mémoire, à livrer un témoignage ou à participer à des forums de discussion.
Les commissaires, qui ont dévoilé hier l'horaire des consultations publiques et leur fonctionnement, ont indiqué leur souhait de donner la parole aux citoyens pour aller au fond du malaise identitaire. Depuis une dizaine d'années, le débat sur les questions de l'immigration et de la diversité culturelle s'est déroulé «surtout parmi les élites, les intellectuels et les chercheurs, laissant de côté la population, ce que plusieurs appellent le vrai monde», constate M. Bouchard. Les commissaires entendent donc libérer cette parole, lui laissant un espace pour s'exprimer de façon directe.
Au cours de la tournée régionale, une soirée sera réservée à des forums de discussions, qui seront suivis d'une journée d'audience plus formelle, où il y aura présentation de mémoires et de témoignages verbaux. Un site Internet accueillera également les commentaires des citoyens. L'Institut du Nouveau Monde (INM) ouvrira le bal des consultations en tenant, le 24 août prochain, un forum avec quelque 250 jeunes, dans le cadre de son école d'été. L'INM organisera également trois autres forums nationaux: sur l'islam, sur le contrat moral qui lie la société d'accueil et les personnes issues de l'immigration ainsi que sur les valeurs communes des Québécois.
Au-delà du rouage de l'accommodement
C'est à un débat large, qui dépasse de beaucoup le concept strictement juridique de l'accommodement raisonnable, que nous convient les deux commissaires. Certes, ils entendent faire une recension des pratiques d'accommodements et tenter de dégager des balises pour guider les institutions appelées à aménager (ou non) leurs règles et leur fonctionnement pour accommoder les Québécois issus de la diversité culturelle. Mais la réflexion ne se limitera pas à cet exercice. Au terme de cinq mois de cogitation et d'organisation, les deux coprésidents en sont venus à la conclusion que la réflexion devrait s'aventurer plus loin.
«On ne peut débattre de la question de la raisonnabilité à moins de débattre de ce que c'est, un bon régime de laïcité ou un bon modèle d'intégration», illustre le philosophe Charles Taylor.
Le document de consultation ratisse large, lançant la réflexion sur les valeurs communes, la place de la culture canadienne-française au sein de la culture québécoise, la laïcité et le statut du catholicisme, les niveaux d'immigration, l'intégration des immigrants...
«Nous nous sommes bien aperçus que le débat sur les accommodements raisonnables en cachait un autre. Les gens ne sont pas passionnés par les raffinements techniques du rouage juridique de l'accommodement raisonnable. Ils s'intéressent au genre de rapports qui sont en train de s'instituer entre la culture majoritaire, la culture d'accueil et celles des néo-Québécois», fait valoir l'historien et sociologue Gérard Bouchard.
Débat complexe
Le professeur à l'Université du Québec à Chicoutimi et titulaire de la chaire de recherche sur la dynamique comparée des imaginaires collectifs reconnaît toutefois qu'en définissant ainsi son mandat, la commission qu'il préside embrasse un débat complexe. «Si on descend au fond des choses, nous risquons de nous avancer sur des terrains glissants. Nous nous sommes aperçus également que c'est précisément là où il fallait aller. [...] Nous verrons où cela nous mènera.»
C'est l'identité québécoise qui est dans la mire de ces deux intellectuels, qui s'adjoindront un comité-conseil de 15 universitaires de diverses disciplines. «C'est comme si les Québécois d'origine canadienne-française avaient l'impression que leur culture connaît une sorte de vide, alors que la culture des autres est très vivante. Il y a ce qu'on pourrait appeler un problème identitaire très sérieux parmi les Québécois d'origine canadienne-française», constate M. Bouchard.
La situation particulière des Canadiens français, minoritaires au Canada et en Amérique du Nord mais majoritaires au Québec, contribue à ce malaise identitaire, précise M. Bouchard. Ces derniers en viennent à se comporter comme une minorité au sein du Québec, craignant pour leur culture. M. Bouchard cite comme exemple le fait que plusieurs Canadiens français sont inquiets du port du voile islamique, pourtant arboré par un infime pourcentage de la petite minorité musulmane. «Il faut dans une certaine mesure faire l'apprentissage de la majorité, se comporter comme une majorité», poursuit M. Bouchard.
Laïcisation rapide
Autre caractéristique propre au Québec: la laïcisation rapide de la société conjuguée aux luttes pour l'émancipation des femmes rend plusieurs Québécois, particulièrement des femmes, craintifs face à un retour du religieux dans l'espace public, observe M. Bouchard. La commission s'associera d'ailleurs à la chaire Claire-Bonenfant en études féministes pour prendre en compte les impacts de ses recommandations sur les femmes.
Les commissaires font valoir que la crise, qui a éclaté il y a quelques mois quand les médias ont exposé maints exemples d'accommodements, ne se limite pas au Québec. «Toutes les nations en Occident sont confrontées exactement au même genre de problème. Aucune n'a trouvé la solution. Nous pensons que notre commission peut contribuer, avec les Québécois, à faire avancer un débat international fondamental», conclut M. Bouchard.
La commission, qui coûtera cinq millions de dollars, poursuivra ses travaux de consultation tout l'automne. Elle devrait remettre son rapport au gouvernement le 31 mars prochain.
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Pour plus d'information: www.accommodements.qc.ca


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