Le projet Rabaska: un bel éléphant «bleu»

Rabaska



Malgré le débat suscité par le projet Rabaska et les oppositions marquées de groupes de citoyens à son implantation près de la Pointe-de-la-Martinière dans la région de Québec, bien peu de questions ont trouvé réponse dans la toute récente décision du BAPE (Bureau d'audiences publiques sur l'environnement) d'autoriser Rabaska. C'est notamment le cas de la pertinence énergétique du projet. Rabaska constitue-t-il un projet énergétiquement nécessaire, ou même simplement intéressant, pour le Québec?
De l'eau dans le gaz
La consommation de gaz naturel au Québec a connu ces dernières années une croissance anémique et, selon nous, ce marché pourrait même être entré dans une phase de décroissance.
Le ministère des Ressources naturelles et de la Faune (MRNF) estime que la consommation de gaz naturel au Québec connaîtra une croissance annuelle moyenne modeste de 1,6 %. Or, les mises à pied et les fermetures d'usines réalisées, annoncées ou encore anticipées au cours des derniers mois et des mois qui viennent, provoqueront une véritable restructuration de ce secteur industriel dont les effets sur les besoins énergétiques seront importants et durables.
En février dernier, le président d'Hydro-Québec Distribution affirmait d'ailleurs que «les fermetures d'usines et de scieries dans le secteur des pâtes et papiers avaient libérés 600 MW», soit l'équivalent de 5 TWh dans le seul secteur des pâtes et papiers. Nous n'avons malheureusement pas de chiffres équivalents pour le secteur gazier. On peut toutefois supposer que l'effet est au moins aussi important puisque les pâtes et papiers représentent environ 12 % de la consommation gazière au Québec.
La bonne énergie est au bon endroit
L'évaluation de la demande gazière réalisée par le promoteur contient un certain nombre d'énormités que nous ne pouvons passer sous silence.
Comme en fait lui-même état le promoteur, la principale source de croissance des ventes de gaz en Amérique du Nord proviendra de la production d'électricité à partir du gaz naturel. Mais, selon nous, l'expérience désastreuse, tant pour Hydro-Québec que pour le gouvernement, du projet de centrale thermique Le Suroît a scellé le sort de la production thermique fossile au Québec.
Le promoteur a d'ailleurs admis au cours des récentes audiences du BAPE qu'il n'y aurait aucune augmentation de la demande gazière au Québec pour la production d'électricité. Il n'est donc pas réaliste de croire que le gaz naturel puisse croître, si tel devait être le cas, par un autre moyen que par une substitution entre les deux formes d'énergie.
Dans le secteur tertiaire, le gaz naturel représente déjà 60 % du marché de la chauffe, et ce, bien que le gaz ne soit pas disponible sur l'ensemble du territoire du Québec. Ce n'est donc pas là que les gains potentiels se situeraient mais plutôt dans la chauffe résidentielle, où le gaz ne représente que 10 %. Or, la pénétration du marché des systèmes de chauffage dépend tout autant du coût des équipements et que de celui de l'énergie.
Tous les analystes, à l'exclusion de ceux de Rabaska, prévoient donc que les systèmes à l'électricité verront leur part de marché augmenter légèrement à l'horizon 2016. Comment le promoteur de Rabaska peut-il imaginer un soudain revirement de cette tendance en faveur du gaz naturel et une conversion massive des systèmes électriques actuels au profit de cette forme d'énergie?
Vient ensuite le prétendu «effet positif sur la pointe d'Hydro-Québec» avancé par le promoteur de Rabaska. Pour avoir un effet sur la demande en période de pointe, il faudrait débrancher des charges lors des périodes critiques, et cela ne peut se faire que par le biais d'un stockage local d'énergie (mazout ou bois par exemple). Ce qui, est-il besoin de le préciser, n'est ni le cas du gaz naturel ni celui de l'électricité.
Dans le secteur de la chauffe résidentielle, le gaz naturel n'est pas un complément à l'électricité mais bien un concurrent. S'ils sont de même nature sur le plan énergétique, ce n'est évidemment pas le cas sur le plan environnemental. On ne peut donc pas substituer le gaz naturel à l'électricité afin de, supposément, dégager des KW pour d'autres usages. Et on peut encore moins remplacer une «bonne énergie» par une «moins bonne» sous prétexte que cela nous permettra de vendre la première au plus offrant.
La bonne énergie est donc au bon endroit. Ce qui ne veut pas dire qu'on ne doive pas chercher à l'utiliser d'une façon plus rationnelle et la traiter comme une denrée précieuse. Donc, si on ajoute à ce qui précède l'impact grandissant des mesures d'économie d'énergie auxquelles on devra recourir, de bon gré ou de mauvais gré, il y a tout lieu de prévoir, pour les années qui viennent, une baisse durable de la demande de gaz au Québec.
Un projet qui ne répond à aucun besoin
Comment peut-on, dans un tel contexte, justifier l'implantation d'un terminal méthanier et, de ce fait, l'ajout d'un approvisionnement de 182 Gpi3, soit l'équivalent -- ou presque -- de la consommation québécoise actuelle, approvisionnement auquel il faut ajouter un autre 182 Gpi3 potentiel proposé par Énergie Cacouna qui vient juste de recevoir l'aval du gouvernement?
Deux arguments sont avancés par le promoteur: augmenter la sécurité des approvisionnements et conjuguer d'éventuelles pressions à la hausse sur les prix du gaz naturel.
Sur ces deux questions, la cause est déjà entendue, et il n'existe pas de meilleure source pour s'en convaincre que le rapport du BAPE lui-même sur le projet d'Énergie Cacouna. «La Commission comprend que l'intégration du marché à l'échelle nord-américaine fait que cet argument a relativement peu de poids, car la sécurité supplémentaire se manifesterait seulement au moment d'un bris majeur sur le réseau de transport situé à l'ouest du Québec. C'est un événement rare.»
La diversification de l'approvisionnement annoncée sera à long terme insignifiante, et la sécurité des approvisionnements qui en résulterait constituerait un recul par rapport aux sources alternatives d'approvisionnement gazier.
Pour ce qui est de l'effet sur le prix du gaz, la décision du BAPE est aussi cinglante: «La commission est d'avis que l'approvisionnement accru de gaz naturel par l'entremise du gaz naturel liquéfié au Québec ferait vraisemblablement baisser de façon modeste le prix du gaz naturel non seulement au Québec mais dans l'ensemble de l'Amérique du Nord à cause de l'intégration des marchés.»
Si le projet Rabaska ne devait pas se réaliser, dans le plus pessimiste des scénarios, le gaz naturel pourrait coûter à peine quelques sous de plus par 1000 pieds cubes. Et si cette hausse survenait, nous croyons qu'il y aurait lieu de s'en réjouir car elle inciterait le Québec à poursuivre ses efforts visant à économiser l'énergie et contribuerait à la lutte contre les changements climatiques.
Force est de conclure que le projet Rabaska ne répond à aucun impératif énergétique puisque, contre toute logique, il nous faudrait accroître la consommation de gaz au Québec pour en justifier l'approvisionnement. Cela nous ramène bien tristement à l'époque où on promettait de creuser des rivières pour justifier la construction de nouveaux ponts.
Et c'est aussi au nom de cette même logique à courte vue qu'on a sacrifié les plus belles terres agricoles du Québec pour un éléphant blanc aéroportuaire.
***
Pierre Lavallée, Directeur de la direction des Hydrocarbures et Directeur de la sécurité des équipements pétroliers au ministère des Ressources naturelles de 1982 à 2001
Denis L'Homme, Directeur général des énergies conventionnelles de 1979 à 1985 et sous-ministre associé à l'Énergie au ministère des Ressources naturelles de 1992 à 1995

Squared

Pierre Lavallée2 articles

  • 674

Directeur de la direction des Hydrocarbures et Directeur de la sécurité des équipements pétroliers au ministère des Ressources naturelles de 1982 à 2001





Laissez un commentaire



Aucun commentaire trouvé