Le Phénomène des blogues: vers une démocratie technologique

Québec 2007 - Tribune libre de Vigile

Comme on le voit avec le phénomène des blogues (surtout ceux où se discute
l'actualité), la participation politisée des citoyens en phase avec les
nouvelles technologies est magnifiée au point où l'exercice traditionnel de
la démocratie par le droit de vote semble aujourd'hui insuffisant. Dans un
monde idéal, le pouvoir de décision appartiendrait réellement au peuple et
l’utilisation du réseau Internet à cette fin serait la solution.
L'accélération exponentielle de l'évolution des activités humaines et la
plus grande complexité de notre rapport à la société commandent une aussi
grande évolution de la part de l'appareil gouvernemental pour donner une
plus grande place à la vigilance des citoyens. Alors, pourquoi se priver
d'une possibilité aussi évidente? Le Québec, en se lançant dans la
modification de son système au diapason de la technologie, pourrait faire
figure de proue au niveau mondial et donner le ton pour le futur.
À la lumière du scandale des commandites, devant le risque de plus en plus
grand de dérapage des politiciens face à notre démocratie qui se déguise
alors parfois en demi-dictature, le phénomène des blogues, comme métaphore
des forces vives d'une société énergique et concernée, m'apparaît assez
représentatif du changement à opérer dans le rapport entre le citoyen et
les élus. J'admets que ce changement ne pourrait qu'advenir graduellement,
en suivant l'évolution des mentalités et de l'augmentation de l'utilisation
(sécuritaire) de la technologie, mais il ne tient qu'à nous de pousser dans
ce sens. Imaginez-vous chaque message sur un forum ou un blogue comme une
personne dans une manifestation tenant une pancarte avec un message assez
élaboré, lisible par quiconque, et vous comprendrez pourquoi je milite par
ce texte pour une décentralisation du pouvoir politique avec l'aide de la
technologie.
De toute manière, je crois qu'il faut déjà s'attendre à voir de plus en
plus les citoyens s'impliquer dans ce sens, étant donné la facilité avec
laquelle tout un chacun peut participer à la démocratie (donc à la liberté
d’expression) dans le confort de son foyer. Voilà bien la preuve que
l'impopularité grandissante de la politique est due à un sentiment
d'impuissance, situation qui semble un peu se redresser aujourd'hui grâce à
la popularité et à l'influence de quelques blogueurs - dont Patrick Lagacé
- et à l'enthousiasme des gens, dont je fais partie, qui participent au
brassage et au choc des idées dans ce média évolutif (j’ai retrouvé
récemment l’intérêt pour la politique grâce aux blogues).
Donc, à l'instar de tout bon phénomène de société, toujours embryonnaire
de quelque chose de nouveau, je me permets de croire que cela contribuera à
faire naître un système démocratique participatif et anti-bureaucratique,
relayant notre système parlementaire britannique, archaïque et balourd, à
quelques chapitres des livres d'histoire.
Selon ma vision, le rôle des politiciens devra changer pour devenir celui
d’accompagnateur et de mentor dans un système décisionnaire décentralisé où
le citoyen aurait la majorité du pouvoir. Alors serait-ce une utopie, une
erreur de croire que la politique se portera mieux à mesure qu'elle serait
envahie par une démocratie vraiment participative, ouverte et inclusive,
portée par la facilité d'action intrinsèque à la technologie, même si par
cela la politique, dans sa forme actuelle, serait portée à disparaître? Je
suis convaincu du contraire. La preuve: on voit bien en ce moment que le
paysage politique change grâce à la (sur)utilisation des sondages et à la
montée en force d'un discours populiste représenté politiquement par l'ADQ,
symptomatique d'un ras-le-bol ambiant face à la surdité légendaire des
politiciens.
Par contre, je suis très loin de dire que l'utilisation des
sondages est parfaite et que le populisme est la solution à tous nos
problèmes. Sur ce, je ne me gênerai pas pour dire que l'interprétation des
sondages par les partis - et leurs supporteurs - n'a pour but que de
manipuler stratégiquement l’information afin de leur permettre de se
positionner le plus près possible de la prise du pouvoir, et, du seul côté
de ces médias intéressés, pour mettre de l’avant des idéologies sous le
couvert convainquant de l’objectivité journalistique.
Le sondage - mis en
très grande évidence pendant un bon bout de temps dans la section
"Élection" du site "Cyberpresse"- sur les intentions de vote au
Saguenay-Lac-St-Jean en est pour moi un bon exemple: La Presse montrait
fièrement la possible défaite du PQ dans son propre bastion souverainiste
en guise d’appui au fédéralisme, donc au PLQ. Et, du côté strictement
médiatique, nous avons bien vu, avec toute l'histoire des sondages sur le
racisme publiés par Le Journal de Montréal, que les sondages ont souvent
pour but de mousser la vente de leurs publications et de grossir
globalement la redevance publicitaire de leurs émissions en créant de
toutes pièces avec cet instrument de l'événement, du sensationnalisme.
Quant au populisme de l'ADQ, je trouve que Mario Dumont va encore plus
loin dans cette quête démagogique. Par contre, ça serait redondant de ma
part de répéter qu'il a improvisé son programme selon toutes les dernières
informations disponibles, selon toutes les tendances à la mode, je me
garderai donc d'élaborer encore plus longuement sur ce sujet... Mais devant
ce concert de manigances, dont le PQ n’est surtout pas en reste (la liste
de leurs faux pas n’est pas secrète), j’ai la nette impression que les
trois principaux partis s'éloignent de plus en plus de l’idéal démocratique
qui nous tient tellement à cœur; en regardant autour de moi j'en doute
parfois, encore plus quand je vois Jean Charest... Quant aux deux autres
partis (presque) visibles, QS et le PV, leur manque de moyens et leur
discours alternatif les rendent pratiquement intouchables, quoique l’avenir
nous le dira.
Mis à part le jugement assassin que j'en ai fait, je voulais simplement
utiliser ces exemples pour faire ressortir qu'il est déjà possible
d'intervenir au jour le jour dans les aboutissants de la politique par des
consultations citoyennes qui tâtent le pouls de la population, et que l'on
pourrait se débarrasser de la partisanerie qui mine le populisme et les
sondages pour créer un nouveau besoin populaire de s'impliquer dans les
décisions communes.
À partir du moment où c'est évident que nous nous lançons déjà (et assez
maladroitement) dans cette voie, une utilisation judicieuse de la
technologie dans le processus démocratique pourrait faire la différence
dans l'avenir. Entre la prise de pouvoir théâtralisée que l'on nous sert
maintenant, opportuniste, mené par un marketing de façade et, au contraire,
l’idée d’un futur système transparent, où le meilleur de chacun pourrait se
manifester volontairement, où le pouvoir de décider serait réparti de plus
en plus à tous et chacun, vers où allons-nous choisir d'aller? À mon avis,
il n'y aurait qu'une minorité de gens pour choisir de rester dans
l'enlisement du pouvoir que nous subissons, dans ce statu quo malsain:
ceux-là ont déjà assez profité de la situation, nous n'attendons que le
retour du balancier.
Au-delà du rêve, du projet positif, il est clair qu'il faut dès maintenant
être vigilant face à l'hypothétique évolution d’une démocratie
technologique car là où il y a une multitude de chemins à prendre, il y
aura toujours un risque exponentiel de dérapages et de feux à éteindre. En
parlant de feu, je sens déjà que cette idée risque de provoquer les hautes
classes politiques, économiques et intellectuelles qui y verront
naturellement une possible perte de leur pouvoir sur les masses, qui sont
devenues, pour leur plus grand plaisir, encore plus facilement malléables
depuis les dernières vagues revendicatrices des années 70 (il me semble que
la montée en catimini du néo-libéralisme en est bien la preuve). Mais ce
que je prône, à défaut d'être encore très étoffé, est au moins humaniste.
Et, surtout, cela pourrait changer la dynamique de la société au point où
nous ne pourrions que nous blâmer nous-mêmes face aux problèmes, ce qui
nous responsabiliserait d'emblée. Du moins, je l'espère.
C'est malheureux mais aujourd'hui, admettons-le, nous sommes dans une
dynamique de chasse aux sorcières car la politique nous est présentée comme
un concours d'opinions manipulées à coup de promesses inlassablement non
tenues et de pirouettes des politiciens qui, dans une logique
d'accumulation des intentions de vote, sont pris en otage par la langue de
bois. Certains espèrent nous hypnotiser en nous lançant du vide, d'autres
nous endorment par la répétition, et d'autres encore s'habillent en miroir
pour tenter de nous refléter le plus possible, tous bien sûr prêts à
repartir à neuf et dans une autre direction au lendemain des élections.
C'est que j'aimerais bien pouvoir voter facilement sur n'importe quel
sujet, qu'il y ait des référendums hebdomadaires, mensuels, sur des
questions d'actualité. Pouvoir m'impliquer intellectuellement dans un
dossier chaud, un projet de loi, sans avoir à me déplacer, à m'investir
totalement jusqu'à devenir politicien pour faire avancer une cause sociale
qui me tient à coeur, et ainsi continuer à avoir une vie, des passions.
Encore, j'aimerais bien pouvoir décider, du moins en partie, où mes impôts
iront; donc, j'aimerais bien qu'on cesse de me dire: "Paye et tais-toi".
Mais j'aimerais surtout que cela contribue à éliminer la hargne ambiante
que provoquent pendant quatre ans nos choix de votation flous et
individualistes, qui ne donnent jamais les résultats escomptés. Nous
pourrions ainsi nous diriger vers un peu plus de transparence, de justice,
d'éducation, faire de nous des citoyens éveillés et conscients, des
citoyens impliqués et heureux de faire partie prenante de la société.
Finalement, pour ajouter un dernier clou de fantaisie à ma construction,
je propose que cette projection visionnaire soit en totale contradiction
avec les scénarios futuristes cauchemardesques d'un monde à la merci de la
technologie qui ont meublé les imaginations depuis George Orwell avec son
"1984" jusqu'aux frères Wachowski avec la trilogie "Matrix". Simplement
pour l'implanter, par une superstition métaphorique, dans un terreau
fertile et optimiste.
Renart L'éveillé
-- Envoi via le site Vigile.net (http://www.vigile.net/spip/) --


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2 commentaires

  • Archives de Vigile Répondre

    19 mars 2007

    Votre analyse décrit très bien la situation actuelle. D’ailleurs, votre texte m’incite à suggérer aux lecteurs de consulter les réflexions de Monsieur Grégoire Racine à partir du lien suivant :
    http://www.quebec-politique.com/article209.html
    En réponse à l’article de Monsieur Racine, j’y proposais alors un nouveau modèle politique initiant des pistes de solutions à l’égard du déficit démocratique auquel nous faisons face. Bien que ces deux textes aient été publiés lorsque la réforme du mode de scrutin était encore à l’agenda du gouvernement québécois, le modèle élaboré illustre toujours qu’il serait possible d’instaurer une véritable démocratie.
    Luc Fortin

  • Archives de Vigile Répondre

    18 mars 2007

    Je vous reçois 5 sur 5. C'est d'ailleurs ce que je répète ad nauseam depuis des années.
    Lisez la plupart de mes chroniques ici même sur Vigile. Je suis le seul chroniqueur qui traite de ces questions. Nous sommes en train de construire la nouvelle social-démocratie de l'avenir, la social-démocratie numérique, qui est la distribution du savoir et de la connaissance, mais personne ne semble s'en apercevoir!
    L'indépendance d'abord et le pouvoir au peuple!
    Pierre Cloutier
    http://www.vigile.net/spip/auteur950.html