Le multiculturalisme est une politique généreuse devenue discriminatoire

Accommodements raisonnables et immigration

«Ne fais pas aux autres ce que tu voudrais qu'ils te fassent,
car il se peut qu'ils n'aient pas les mêmes goûts que toi.»
-- George B. Shaw


En discutant du port du fichu, de vitres givrées, de lard servi ou non dans les cabanes à sucre, de l'exemption de piscine ou de cours de musique, du refus de se faire soigner par un médecin du sexe opposé, ou du vote à visage découvert, nous nous laissons distraire par des provocations.
Ces provocations viennent de deux sources, du prosélytisme religieux d'une part, et des médias d'autre part, pour qui la question des «accommodements raisonnables» est un sujet grand public. Or nous savons tous que ces «accommodements raisonnables» se présentent comme des solutions légales aux difficultés vécues par des individus dans leur intégration sociale, que ce soit celles des handicapés ou des minorités.
La Cour suprême vient ainsi d'ordonner à la société des chemins de fer, Via Rail, d'adapter ses wagons aux chaises roulantes. C'est un exemple d'accommodement. Si le terme d'«accommodement raisonnable» est devenu synonyme de «dérapages culturels», c'est par un phénomène de communication de masse. L'expression a acquis un sens dérivé.
Pourquoi est-ce que ce sujet est aussi saisissant? Parce qu'il se joue dans le domaine symbolique. Les symboles sont des vecteurs puissants, la publicité commerciale en use et en abuse, la communication politique tout autant. Rappelez-vous la puissance symbolique de la faucille et du marteau des partis communistes ou la croix gammée sur les drapeaux nazis. On sous-estime toujours les symboles, parce que le propre d'un symbole est d'agir «sans qu'il y paraisse».
J'habite un quartier de Montréal qu'un caricaturiste, à l'époque du code de vie de Hérouxville, a baptisé «Érouv'ille». C'est un lieu où l'on rencontre de nombreux juifs religieux qui obéissent à des règles cultuelles très strictes. Ainsi les hassidim, qui sont condamnés à ne pouvoir effectuer certains gestes que dans leurs demeures le jour du sabbat, ont en effet pensé à installer un «érouv» dans le quartier. Il s'agit d'une construction de l'esprit: en tendant un fil sur le faîte des arbres et en l'accrochant aux poteaux de téléphone, les hassidim croient ou imaginent qu'ils agrandissent leur espace domestique. Ce fil traverse les ruelles et les rues sans égard à ceux qui habitent les lieux, créant pour ainsi dire un espace virtuel.
Évidemment, les citoyens qui ne sont pas juifs hassidim, mais chrétiens ou incroyants, sont symboliquement «enfermés» dans cet espace et réagissent avec violence. Pourquoi? Le fil de l'«érouv» ne les blesse pas, le symbole les enrage.
Nous ne sommes jamais à l'abri d'un abus symbolique. Prenons l'exemple du crucifix au-dessus du siège du président de l'Assemblée nationale. Quand André Boisclair, chef du Parti québécois, a proposé de le retirer, nous avons entendu de hauts cris, et M. Boisclair a prudemment reculé. Or ce crucifix est soit le symbole d'une autorité divine chrétienne qui veille sur les décisions de l'Assemblée nationale, soit un objet de caractère historique. Dans le premier cas, il est inacceptable que Jésus-Christ soit l'autorité suprême de la législature québécoise, une société laïque qui abrite plusieurs confessions: il faut donc retirer ce crucifix; et s'il s'agit d'un objet historique, on doit le placer dans le petit musée du Parlement. Mais entre historique et hystérique, la marge est mince. Crucifix ou «érouv» sont de même nature symbolique et provoquent les mêmes émotions.
Dans le domaine symbolique, l'islam radical fait souvent problème parce que les musulmans intégristes pratiquent un prosélytisme qui, refusant de distinguer la sphère publique de la sphère privée, prétend tout régir; d'où par exemple leur tentative d'imposer la charia en Ontario. Il est intéressant de rappeler que c'est une députée musulmane québécoise, Mme Houda-Pepin, qui a proposé à l'Assemblée nationale de refuser pareille proposition, ce qui persuada les autorités de l'Ontario à leur tour de rejeter les tribunaux islamiques. Les islamistes insistent pour se présenter armés de leurs symboles religieux dans toutes les sphères de la cité, les écoles, les cégeps, l'université, les cliniques, les hôpitaux ou les prisons en exigeant, au nom de leur pratique religieuse, des «accommodements» qui leur soient favorables.
Or céder une salle de prière dans une institution publique, c'est déjà concéder une petite victoire aux missionnaires de Mahomet qui ont pourtant des mosquées où ils peuvent prier, comme les juifs ont leurs synagogues, et les chrétiens, leurs temples. Je souligne en passant le choix étonnant de ces croyants qui prient le même Dieu le vendredi s'ils sont musulmans, le samedi s'ils sont juifs ou le dimanche en tant que chrétiens. Certaines traditions religieuses, qui ne devaient pas cohabiter sur un même territoire, peuvent causer de sérieux problèmes à la société civile, en particulier, comme on l'a vu, dans le domaine des congés de travail. Mais passons.
Déconfessionnalisation
Parlons de déconfessionnalisation, de neutralité. C'est ce que proposait le MLF dans les années soixante, quand un Québécois ne pouvait naître, étudier du primaire à l'université, se marier, se faire soigner, adopter un enfant ou mourir sans passer par l'Église. Cette époque est révolue. Nous avons convenu entre citoyens québécois que l'État serait neutre et que cette neutralité aurait préséance dans la sphère publique dont le système d'enseignement. C'est pourquoi le policier, le juge, le fonctionnaire, le professeur ne doivent pas porter de signes religieux ostensibles. La décision de la cour de permettre aux sikhs de porter le turban est un bel exemple d'accommodement déraisonnable au nom de la Charte canadienne des droits. Les juges ne sont pas plus infaillibles que le pape.
Le Québec catholique s'est déconfessionnalisé, ou est en bonne voie de le faire. Cette situation est fragile. Cela explique les crispations récentes.
Mais si les soutanes et les cornettes ont disparu, c'était pour une bonne raison: nous devions accéder à la liberté d'expression et au droit de penser par nous-mêmes. Les évêques catholiques ne régissent plus la vie sociale, ils n'osent plus interdire de danser ou de voir certains films.
Il n'y a plus de censure religieuse, pourquoi en accepter de nouvelles au nom du multiculturalisme?
La foi est du domaine privé. Les organisations religieuses, prétendant représenter Dieu sur terre, sont à la recherche du pouvoir, et c'est une lutte de pouvoir à laquelle nous assistons présentement. On ne peut ignorer que les religions sont des systèmes de contrôle de la pensée, du temps de loisir (le septième jour), de la nourriture et de la sexualité.
Ainsi dans l'Église catholique, comme chez les juifs ou les musulmans, la femme a un statut inférieur. Elle n'a pas accès à la prêtrise, par exemple, et si la musulmane doit cacher ses cheveux, c'est qu'elle n'est pas, comme le mâle, faite à l'image de Dieu. L'égalité entre la femme et l'homme est une proposition laïque à laquelle une majorité de musulmans et de juifs modérés adhèrent, c'est aux organisations religieuses de s'accommoder.
Le multiculturalisme canadien, ou québécois, est une politique naïve et généreuse qui est devenue, par un effet pervers, discriminatoire. En voulant assurer des relations harmonieuses entre les différentes cultures issues de l'immigration, en encourageant chacune d'entre elles à s'épanouir, le multiculturalisme a favorisé la ghettoïsation et l'apparition de barons ethniques qui se sont empressés d'exercer le pouvoir sur leurs communautés. C'est le théâtre des «porte-parole», un imam ici, une jeune musulmane là, un délégué des juifs ici, un évêque à Québec, un conseiller municipal à Chicoutimi et chacun de venir se présenter en victime d'une laïcité intolérante!
Nous sommes les jouets de provocations systématiques auxquelles les médias donnent des échos bruyants. Des religieux prosélytes veulent se présenter en victimes ou en martyrs, nous serions de faibles démocrates si nous acceptions d'entrer dans ce jeu.
Il faut peut-être remettre en question certaines formulations des Chartes des droits (canadienne ou québécoise), car elles encouragent visiblement la confusion plutôt que la tolérance. De même que la loi 101 a clarifié le statut du français en mettant fin à la lutte des langues, une «loi 102» affirmant la laïcité de l'État québécois mettrait fin aux prosélytismes de toute nature. Liberté, égalité, laïcité, et la démocratie sera mieux gardée.
Jacques Godbout, Écrivain et cinéaste


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