DES IDÉES EN REVUES

Le retour intempestif du religieux

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Matière à réflexion et approfondissement

Après avoir fait abolir, en 1875, le ministère de l’Éducation, les évêques de l’Église catholique s’emparaient de l’enseignement au Québec, toutes Lumières éteintes. Cette hégémonie a tenu plus de cent ans. En 1961, le Mouvement laïque de langue française (MLF) réclamait à nouveau un ministère de l’Éducation, qui fut créé trois ans plus tard, et l’abrogation des commissions scolaires confessionnelles, qui ne disparurent que près de quarante ans plus tard, en 1998. Si les structures scolaires sont désormais linguistiques, le ministère de l’Éducation semble par contre toujours au service d’un consensus ecclésial. J’en veux pour preuve ce programme d’Éthique et culture religieuse (ECR) approuvé par le ministre et auquel je me suis heurté récemment.

Nous avons le bonheur de compter un arrière-petit-fils de huit ans, qui se préparait à entrer dans le système scolaire public en troisième année. Nous souhaitions l’aider dans sa démarche. Pour ce faire, nous avons acquis en librairie Toute ma deuxième année de Colette Laberge, parmi les ouvrages « conformes au programme du ministère de l’Éducation ». Ce cahier traite du français, des mathématiques, de l’anglais, des sciences et enfin d’éthique et de culture religieuse respectant les objectifs du ministère : réfléchir sur des questions éthiques, développer une compréhension du phénomène religieux et pratiquer le dialogue. […]

J’ouvre à la page 357 la première leçon, intitulée « Tes ami(e)s et leur religion ». J’explique d’emblée à mon jeune élève que tous ne croient pas au même Dieu, qu’il existe des groupes de croyants qui donnent aux dieux différents noms. « Mais c’est fou ! Dieu n’existe pas ! » me lance-t-il en me regardant avec pitié. Quentin est un garçon qui exige des réponses rationnelles. Nous sommes mal partis.

Pourquoi en effet Quentin doit-il se préoccuper de la religion de ses camarades ? Pour faire du profilage religieux ? Est-ce que la foi n’est pas du domaine privé ? Ne serait-il pas plus utile et sage, la classe réunissant des enfants d’origines diverses, de parler de géographie humaine ? Après avoir recensé la religion de ses camarades, suggère le cahier d’exercices, l’élève doit colorier un tableau graphique du nombre d’enfants qui sont de religion catholique, juive, protestante, islamique, hindoue, bouddhiste et autre (sic), et indiquer le nom de la fête la plus importante de ces religions. On voit le jupon idéologique : Quentin ne pratique pas une AUTRE religion, il n’en pratique AUCUNE !

L’école publique du Québec est laïque et neutre en apparence, mais au nom du vivre-ensemble elle assure que tous les enfants se présentent sous leurs dénominations (religieuses) diverses. À chacun(e) son étiquette, Quentin appartient donc à la catégorie « autre ». C’est cet autre, agnostique ou athée, qui n’a toujours pas sa place au Québec. Les commissions scolaires sont peut-être non confessionnelles, mais visiblement les sacristains n’ont pas abandonné : la religion est revenue par le soupirail d’ECR.

Pendant tous ces jours où Quentin et moi avons abordé le cours d’ECR, des milliers d’enseignants se retrouvaient devant leurs classes avec pareils exercices. Je serais curieux de savoir qui évalue ces démarches. La toute dernière leçon du cahier porte sur les cinq piliers de l’islam : la foi, la charité, la prière, le jeûne, le pèlerinage à La Mecque. Pas un mot de la charia. Pour faire court, l’Europe et la chrétienté se sont construites contre l’islam, mon cher Quentin, et si le terrorisme t’inquiète, on t’expliquera qu’il y a de bons musulmans et de méchants islamistes.

Au fond, peu importe ce que nous dirons du cours d’Éthique et culture religieuse, ni le ministère de l’Éducation ni même le Conseil supérieur de l’éducation n’en modifieront le contenu et les objectifs. Ce cours a été conçu dans un esprit oecuménique inspiré de Jean XXIII, avec un pari inavoué en faveur de Rome, pourvu que l’on maintienne vivante la question religieuse à l’école. L’essentiel, pour les concepteurs d’ECR, est de préserver le religieux comme liant principal du vivre-ensemble. Des philosophes sont persuadés que si les enfants ignorent le religieux, c’en est fini de la culture occidentale, car on ne saurait comprendre le sens des chefs-d’oeuvre de la peinture, de la sculpture, de la musique ou de la littérature des siècles chrétiens quand on a perdu la pratique de la foi. […]
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