Le dictionnaire du français standard en usage au Québec: un projet scientifique d'envergure

Par Hélène Cajolet-Laganière et Pierre Martel

2005


mercredi 26 janvier 2005
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Agora: L'Université de Sherbrooke, grâce aux travaux d'un groupe de chercheurs et chercheuses du Centre d'analyse et de traitement informatique du français québécois (CATIFQ), a entrepris, il y a trois ans, la rédaction d'un dictionnaire usuel du français standard en usage au Québec (FRANQUS). En tant que directeurs de ce projet dictionnairique original, nous avons cru bon de remettre en perspective les propos récemment tenus dans cette page, propos qui mettaient en doute la nécessité et l'importance de mener à terme ce projet mobilisateur.
Ce projet a pour objectif de combler un besoin maintes fois exprimé au cours des dernières décennies par les organismes responsables de la langue, les linguistes, les professionnels de la langue, les enseignants, les journalistes, les parents, les artistes, parmi d'autres, soit celui de fournir aux Québécois et Québécoises un dictionnaire qui décrit le français standard contemporain, parlé et écrit, français dont ils ont besoin dans le cadre de leur vie sociale, culturelle ou professionnelle.
Un tel dictionnaire n'existe pas. Actuellement, les ouvrages que les Québécois doivent utiliser sont conçus et élaborés en France. Conséquemment, ces ouvrages rendent compte d'une réalité sociale, historique, géographique, administrative et culturelle française et européenne, ce qui est normal.
On n'y retrouve aucune trace de mots aussi courants ici que «câblodistributeur», «casse-croûte», «décrocheur», «écotourisme», «sans-abri», «andragogie», etc. En fait, des milliers de mots, d'expressions, de sigles, d'acronymes, de noms déposés couramment utilisés au Québec ne sont pas répertoriés dans les dictionnaires actuels.
Que doivent penser les Québécois quand les logiciels de correction soulignent en rouge des mots comme «orthopédagogue», «urgentologue», «podiatre», «courriel», «acériculture», «écotourisme», «douance», «téléavertisseur», «pourvoirie», et autres ? Doivent-ils conclure que ce sont des erreurs au même titre que n'importe quelle coquille ? Que ces mots et ces expressions n'existent pas ?
Comment les Québécois doivent-ils réagir quand les dictionnaires usuels français préconisent «bowling», «free-lance», «sponsor», «sponsoriser», «ferry-boat», «green» (golf), «boots», «blackbass», «catch», «shoot», etc., alors qu'au Québec, on utilise «salle de quilles», «pigiste», «commanditaire», «commanditer», «traversier», «vert», «bottes», «achigan», «lutte», «botté», etc. ? Doivent-ils conclure qu'il leur faut s'aligner sur la norme préconisée par ces dictionnaires ?
Le français, une langue vivante
La langue a pour fonction de nommer la réalité. Le Québec a une faune et une flore qui diffèrent de la faune et de la flore européennes. Compte tenu de son histoire particulière, il s'est en outre doté de systèmes politique, social, culturel, éducatif conformes à ses besoins, à ses réalités et à ses aspirations. Conséquemment, des milliers de mots et d'expressions traduisent ces spécificités de forme et de sens. Ces spécificités ne sont pas à confondre avec les particularités de la langue orale et familière en usage au Québec : ce dont nous parlons ici, c'est de la langue standard contemporaine, parlée et écrite.
Il importe de rendre disponible la description de ces mots et de ces sens aux professeurs et étudiants, aux professionnels et employés, aux francophones, aux anglophones, aux immigrants, bref à tous ceux qui les écrivent, les lisent ou les entendent quotidiennement. Il nous revient en outre d'enrichir la description du français en lui adjoignant les mots, les sens et les expressions qui servent à représenter notre identité culturelle. [...]
Toutes les langues se sont adaptées à leur contexte et présentent des particularités. Il importe par ailleurs de préciser que ces spécificités au Québec touchent essentiellement le vocabulaire, et non l'orthographe, la grammaire, la syntaxe, la morphologie, c'est-à-dire la structure et l'essence même de la langue française, commune à tous les francophones. Le français standard en usage au Québec comprend certes des mots et des sens propres à l'usage d'ici, mais il comprend tout autant les mots et les sens qu'il partage avec le français standard de France et des autres pays francophones.
Une démarche lexicographique originale
De manière à cerner les mots, sens et expressions faisant partie du français standard et soigné en usage au Québec, nous avons élaboré une vaste banque de données textuelles représentatives des bons usages du français au Québec (plus de 50 millions de mots). Elle comprend une sélection de textes littéraires, journalistiques, didactiques, spécialisés (notamment des textes techniques, scientifiques, sociopolitiques, administratifs et culturels) de même que les corpus oraux de sociolinguistes des diverses universités du Québec.
Cette banque sert de base à l'élaboration de la nomenclature du dictionnaire, à la description des mots, au choix des exemples et des citations, à la rédaction des notes encyclopédiques, etc. Tous les articles du dictionnaire sont en tous points originaux.
L'équipe a aussi procédé au développement d'une plateforme informatique de traitement intégré des données textuelles et lexicographiques. Également dotée d'une interface unifiée, cette plateforme est unique et originale; elle est considérée comme un important projet d'innovation technologique, très porteur en ce qui a trait aux transferts technologiques. Plusieurs ministères, organismes et universités profitent déjà des retombées du projet dans le cadre de collaborations avec notre groupe de recherche.
Une équipe multidisciplinaire et interuniversitaire
L'équipe associée à notre projet de dictionnaire est multidisciplinaire (linguistes, lexicographes, didacticiens, enseignants, informaticiens, juristes, etc.) et interuniversitaire. Les membres proviennent de l'Université Laval, de l'UQAM, de l'UQTR, de l'Université de Montréal, de l'université McGill, de l'Université de Moncton et de l'Université de Sherbrooke. Quelque 25 professionnels et professionnelles de recherche diplômés de diverses universités du Québec et de France travaillent à la réalisation du projet.
En outre, un comité scientifique groupant 17 spécialistes a été formé de manière à garantir la qualité de la description lexicographique. Le comité a entériné la politique éditoriale du dictionnaire et le contenu des articles. Il est formé de représentants des organismes gouvernementaux responsables de la langue au Québec, de conseillers linguistiques dans les médias, d'historiens, de lexicographes et de métalexicographes reconnus, tant québécois qu'européens, de scientifiques, de spécialistes du ministère de l'Éducation, de représentants du domaine des lettres, pour ne nommer que ceux-là.
Pour assurer la bonne marche et la qualité de ce projet scientifique de grande envergure, nous avons pu bénéficier du soutien financier du ministre de la Recherche, de la Science et de la Technologie, après évaluation par le Fonds pour la formation de chercheurs et l'aide à la recherche (FCAR), appelé aujourd'hui le Fonds québécois de la recherche, de la société et de la culture (FQRSC). Depuis l'exercice financier 2002-2003, le financement est accordé par la ministre de la Culture et des Communications.
En outre, l'Université de Sherbrooke, la Fondation de l'Université de Sherbrooke et le Centre régional de développement de l'Estrie ont alloué au projet des sommes aussi importantes que celles accordées par le gouvernement.
Grâce à ces efforts, les Québécoises et les Québécois pourront donc, d'ici quelques années, utiliser un dictionnaire qui rendra compte de leur vocabulaire, de leur réalité, de leur identité et de leur culture. [...]
Hélène Cajolet-Laganière
_ Professeur titulaire et Directeur du projet FRANQUS, _ _ _ Université de Sherbrooke
Pierre Martel
_ Professeur titulaire et Directeur du projet FRANQUS, _ _ _ Université de Sherbrooke


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