Le climat politique se dégrade-t-il ? - Entre la haine et la gentilhommerie

L'humeur des politiciens change selon qu'ils sont au salon bleu ou en commission parlementaire

JJC - chronique d'une chute annoncée

Québec — Un parlementaire d'expérience, élu pour une première fois au début des années 1980, mentionnait jeudi qu'il n'avait «jamais vu un tel degré d'acrimonie à l'Assemblée nationale». Les mots de l'heure, dans à peu près tous les reportages portant sur les périodes de questions, sont «houleux», «musclés». Chaque jour, on constate que le «ton monte d'un cran», qu'une haine semble animer le premier ministre Jean Charest et sa vis-à-vis Pauline Marois. Jeudi, le premier ministre a lancé: «Elle s'est présentée devant les Québécois, la semaine dernière, en disant: "Je suis pure" [...] C'est une opération qu'elle a déjà faite dans le passé. On se rappelle l'épisode du chalet: "Voyez mon petit chalet", M. le Président, hein? [...] On connaît le modus operandi. Le problème, c'est qu'elle... elle est le contraire de...!» Pauline Marois a rétorqué: «Je préfère être financée par ma famille que par Karlheinz Schreiber, qui est en prison. D'ailleurs, est-ce que le premier ministre peut nous dire si c'est 10 000 $ ou 30 000 $ que son frère a négociés avec ce marchand d'armes?»
Quel contraste avec l'atmosphère de la commission parlementaire sur un sujet pourtant des plus explosifs, au coeur des échanges depuis un an: l'éthique! Ce fameux projet de loi 48 qui donnera aux élus à Québec leur premier code d'éthique et qui permettra de nommer un commissaire à l'éthique. On dirait qu'au salon bleu (de colère?), le pire des personnalités politiciennes transparaît, s'exprime, s'extériorise. Alors qu'en commission parlementaire, la «gentilhommerie» — pour reprendre un mot cher au leader parlementaire du gouvernement, Jacques Dupuis — règne. À preuve, cette transcription officielle d'un échange cordialissime survenu mardi entre les deux chats de ruelle du Parlement, les leaders du gouvernement, le même Dupuis et son vis-à-vis, le redoutable Stéphane Bédard (qui baigne dans la politique depuis sa naissance; c'est le fils de l'ancien
ministre de la Justice Marc-André Bédard).
— M. Bédard: «Vous savez, pour la suite des travaux, tout ce que je tiens, c'est qu'on soit en ligne de pensée étroite, qu'on ait...»
— Une voix: «En communion.»
— M. Bédard: «En communion de pensée, voilà, merci, monsieur. Qu'on soit en communion de pensée quand vont venir des articles qui concernent effectivement...»
— M. Dupuis: «Je fais toujours attention quand vous voulez communier avec moi.
Ha! ha!»
[...]
— M. Bédard: «[...] le leader, comparativement à ce qui a été écrit en fin de semaine, on s'entend très bien.»
— M. Dupuis: «Je ne le sais pas, qui?»
— M. Bédard: «On se fait même confiance.»
— M. Dupuis: «Ils ont-tu écrit qu'on ne s'entendait pas?»
— M. Bédard: «Ç'a même été écrit...»
[...]
— M. Dupuis: «Pardon?»
— M. Bédard: «Oui, ç'a été écrit en fin de semaine.»
— M. Dupuis: «Je n'ai pas vu ça.»
— M. Bédard: «Ah oui, étonnamment.»
— M. Dupuis: «Je n'ai pas vu. Je n'ai pas vu.»
— Le président [M. Bachand, Arthabaska]: «Bon, vous prendrez une soirée pour en jaser.»
Aucune « hypocrisie »
On dirait Docteur Jekyll et monsieur Hyde: deux personnalités différentes selon la pièce du parlement où ils se trouvent. Quand les Dupuis et Bédard enfreignent le règlement en Chambre, c'est pour se pourfendre à coups de «questions de règlement» et user de mots mis à l'index. En commission parlementaire, c'est... lorsqu'ils s'appellent par leur prénom... ce qui est techniquement interdit: «Il va être en conflit d'intérêts, Stéphane», a par exemple expliqué doucement M. Dupuis mercredi. «Jacques, je suis intervenu», a glissé M. Bédard quelques minutes plus tard.
Joint hier, Stéphane Bédard comprend que le citoyen «ait généralement du mal à saisir cette réalité parlementaire». «Ce n'est pas de l'hypocrisie», explique-t-il. Cela s'explique ainsi: d'une part, au salon bleu, plus précisément à la période de questions, «on est dans un exercice de reddition de comptes». La logique de celui-ci est précisément de forcer le gouvernement à faire certaines choses qu'il se refuse à faire. C'est un travail d'avocat au sens large; le député devient un procureur qui voit la réalité et conçoit la vérité dans la perspective de son combat, de sa cause. «Les gens qui disent qu'on se hait et qu'on ne se parle plus vous informent mal. Seulement hier [jeudi], j'ai parlé à Jacques trois fois!» D'autre part, en commission parlementaire, il y a un but commun: écrire une loi, dans le détail.
Pour l'instant, de l'avis de tous les parlementaires, les travaux en commission s'avèrent «constructifs» sur le projet 48. Jacques Dupuis déclarait mercredi: «Je constate que les oppositions, dont l'opposition officielle, travaillent de façon sérieuse à adopter le code d'éthique. Je suis très satisfait. Le ton est bon. L'atmosphère est bonne. La collaboration est bonne. Il y a des concessions de part et d'autre. Vous avez vu tantôt... Le député de Mercier a fait une suggestion qui était très correcte.»
Les libéraux ont l'impression d'avoir libéré le chemin des deux «obstacles» que le PQ dénonçait. D'une part, le fait qu'un ministre du gouvernement pouvait avoir des actions d'une entreprise qui fait affaire avec l'État, à condition de placer ces actions dans une fiducie sans droit de regard. D'autre part, le salaire d'appoint de 75 000 $ que le Parti libéral verse à Jean Charest depuis 1998, qu'il abandonnera lorsque le projet de loi sera en vigueur. Par conséquent, Jacques Dupuis souhaite vivement que le projet de loi soit adopté avant le début de la pause des travaux parlementaires, le 11 juin. C'est le voeu de Jean Charest. Mais l'opposition péquiste refuse d'être bousculée, même si elle a remporté deux points importants. Tous les stratèges péquistes contactés en conviennent: se soumettre tout de suite à l'horaire libéral serait abandonner son rapport de force.
Atmosphère lourde
Malgré tout, l'atmosphère ne risque pas de s'améliorer au salon bleu. Animosité personnelle entre M. Charest et Mme Marois? Stéphane Bédard réfute cette hypothèse. C'est plutôt le refus «obstiné» du premier ministre de tenir une commission d'enquête qui a tout envenimé, soutient-il. «Oui, on est durs. Oui, l'atmosphère est lourde. Mais nous ne sommes plus à la "belle époque" du parlementarisme où Jérôme Choquette faisait rire tout le monde, où un autre échappait son dentier dans la rigolade généralisée. Non, on soulève des questions sérieuses et graves tous les jours et on n'obtient pas de réponses.»
Le chef adéquiste, Gérard Deltell, estime pour sa part que le chronométrage strict de la période de questions est peut-être en partie à la source de l'atmosphère délétère au salon bleu. Auparavant, rappelle-t-il, le président pouvait décider d'accorder une question complémentaire selon son bon vouloir. Maintenant que tout est calculé à la seconde près, le gouvernement sait qu'il y aura de la part de l'ADQ, par exemple, une question principale et deux complémentaires. Autrement dit, le premier ministre peut faire précisément ce qu'il a fait cette semaine en réponse à une question de Gérard Deltell: répondre aux deux premières questions sur un autre sujet; puis, dans une troisième, glisser une bribe d'information concernant le sujet. «Ça, c'est très frustrant et on s'y bute tous les jours.» Au gouvernement, on répond plutôt que c'est l'opposition, en abusant de son immunité parlementaire, qui a mis le feu aux poudres.
Au fond, ne pourrait-on pas importer la «gentilhommerie» propre aux commissions parlementaires? «Ce serait une idée! On a un sérieux examen de conscience à faire, chacun d'entre nous», croit Gérard Deltell.


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