Le bourbier

La langue - un état des lieux

La dernière fois qu'on avait vu ça, c'était en mars 2002, lorsque le ministre des Affaires intergouvernementales de l'époque, Jean-Pierre Charbonneau, avait rendu publique une version actualisée de 79 études sur les conséquences de la souveraineté, commandées 12 ans plus tôt par la commission Bélanger-Campeau.
Non seulement M. Charbonneau n'avait fait aucun commentaire sur le contenu de ces études, il avait même reconnu ne pas avoir lu une seule ligne de ces 3800 pages, qui avaient tout de même coûté 600 000 $.
«Quelle était l'urgence de passer des nuits blanches à lire ça?», avait-il répondu aux journalistes que cette désinvolture avait quelque peu surpris. Le message était néanmoins très clair: la tenue d'un référendum dans un avenir prévisible ne figurait pas dans les plans du gouvernement Landry.
Il y avait certainement quelque chose de choquant dans la façon dont l'argent des contribuables avait été gaspillé, mais il était vrai que la grande majorité des Québécois avaient d'autres priorités qu'un nouveau référendum.
En revanche, tout le monde ou presque aimerait savoir à quoi s'en tenir sur la situation du français au Québec, aussi bien ceux qui croient sincèrement que les choses s'améliorent que ceux qui craignent le pire.
Il est évident qu'une réalité aussi complexe ne saurait être dépeinte uniquement en noir et blanc. Certains progrès ou reculs peuvent être relatifs. L'expérience des 30 dernières années enseigne toutefois qu'on ne peut pas compter sur les partis politiques pour faire ces nuances. La question linguistique est trop intimement liée au débat sur l'avenir politique du Québec pour qu'il en soit autrement.
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Il serait sans doute illusoire de croire qu'un organisme dont les dirigeants sont nommés par le gouvernement puisse évaluer la situation linguistique en faisant totalement abstraction des considérations politiques.
On savait déjà que l'Office québécois de la langue française (OQLF) était un véritable panier de crabes. À tort ou à raison, sa présidente, France Boucher, elle-même une fervente libérale, se croyait entourée de taupes péquistes qu'elle a voulu bâillonner.
Il semble d'ailleurs que cette méfiance s'étendait aussi au Conseil supérieur de la langue française (CSLF), qui a reçu le rapport de l'OQLF mercredi, une heure après les journalistes. Son président, Conrad Ouellon, un linguiste qui a fait carrière à l'Université Laval, a pourtant été nommé par le gouvernement Charest en octobre 2005.
Il semblait absurde de voir en lui un adversaire politique, mais les critiques tout à fait inhabituelles que M. Ouellon a adressées jeudi à Mme Boucher, qu'il a carrément accusée d'avoir mal fait son travail, n'amélioreront certainement pas leurs rapports.
Le résultat du pitoyable cafouillage des derniers jours est que l'OQLF a malheureusement perdu la crédibilité essentielle au rôle difficile mais indispensable qui est le sien. Par définition, «faire le suivi» de la situation linguistique implique qu'on dégage des tendances, quitte à apporter les nuances qui s'imposent.
En refusant de tirer la moindre conclusion du premier bilan quinquennal présenté par l'OQLF, comme l'exigeaient les membres de son conseil d'administration, Mme Boucher a choisi la pire des attitudes. Au lieu de déclencher une réflexion la plus rationnelle possible sur ce que la situation commande de faire, elle a abandonné tout le terrain aux acteurs politiques, au risque que ceux-ci le transforment en bourbier.
Sans grande surprise, la ministre responsable de l'application de la Charte de la langue française, Christine St-Pierre, a choisi de voir dans ce bilan la preuve que «le français est en progression au Québec».
En conférence de presse, elle a eu un peu de mal à expliquer où se situait ce progrès, mais à partir du moment où tout resserrement des dispositions de la loi 101 serait considéré comme une abomination au PLQ, Mme St-Pierre est condamnée au port des lunettes roses.
On peut très bien comprendre que certains ministres marchent sur des oeufs quand ils abordent un dossier particulièrement délicat, mais Mme St-Pierre n'était tout de même pas obligée d'encenser un rapport aussi incomplet. C'était comme si elle était reconnaissante à Mme Boucher de ne pas avoir tiré la conclusion qui s'imposait.
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Mme St-Pierre n'a manifesté aucun enthousiasme à l'idée de voir le Conseil supérieur de la langue française se mêler du débat, comme son président se propose maintenant de le faire. «Le CSLF va prendre connaissance du rapport, et probablement que le CSLF va analyser le rapport, et ensuite on va voir», a-t-elle déclaré.
Encore une fois, Mme St-Pierre semble considérer les organismes qui relèvent de sa responsabilité comme des créatures étrangères alors qu'elle devrait s'empresser de solliciter leur expertise.
De toute évidence, M. Ouellon ne demande pas mieux. «Je sens qu'on va être obligés de se mouiller un petit peu et je ne suis pas fâché d'avoir à le faire», a-t-il déclaré. C'est peut-être ce que craint la ministre. Elle a indiqué que son «plan d'action» sera rendu public d'ici la fin de mars. Il serait fâcheux que dans quelques mois le CSLF le juge insuffisant. Les gouvernements libéraux ont souvent eu des problèmes avec cet organisme par le passé.
Tout ce qui est de nature à raviver l'inquiétude pour l'avenir du français fait l'affaire du PQ, qui trouvera là de quoi alimenter la «conversation nationale» à laquelle il entend convier les Québécois en lieu et place d'un référendum.
Pauline Marois pourra même utiliser le rapport de l'OQLF pour justifier son plaidoyer en faveur du bilinguisme à l'école. Si la clientèle des réseaux anglais est en hausse du primaire au collégial alors que celle des réseaux français est en baisse, ce serait moins à cause des allophones que des francophones, manifestement désireux de maîtriser l'anglais.
En revanche, il est navrant de voir que la direction du PQ soumettra au conseil national de la semaine prochaine une proposition qui vise à «réorienter résolument l'enseignement du français vers l'acquisition de la langue standard québécoise, écrite et parlée». La «langue standard québécoise»? Misère. On n'est pas sortis du bourbier.
mdavid@ledevoir.com


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