La tentation du chef

Le défi tente visiblement le chef bloquiste, mais la réponse ne s'impose plus d'elle-même comme en 2005.

PQ - succession de Boisclair

Depuis ses déclarations de la fin de semaine contre son allié bloquiste, à peu près tout le monde se doutait que le chef du Parti québécois, André Boisclair, n'en avait plus pour longtemps. Peu de gens s'attendaient toutefois à ce que cela se passe si vite. Pour le chef bloquiste, Gilles Duceppe, cela signifie un retour abrupt des projecteurs sur lui. Accusé par M. Boisclair d'avoir grenouillé dans son dos, il doit maintenant clarifier ses intentions. Veut-il être calife à la place du calife?

Pour beaucoup, les dés sont déjà jetés. Leader souverainiste populaire, M. Duceppe n'a pas le choix. Et puis, son ambition et l'attrait du pouvoir se révéleront trop irrésistibles pour qu'il laisse passer sa chance une seconde et sûrement dernière fois.
Les choses ne sont pas aussi simples, car ces arguments, qui auraient dû jouer il y a deux ans, ont été sans effet. Tous ceux qui avaient prédit son départ vers Québec avaient oublié que Gilles Duceppe est avant tout un homme au service des causes auxquelles il croit. C'est exactement ce qu'il avait fait en 2005, tout en avouant son intérêt pour le poste de chef du PQ.
«Est-ce que c'est responsable d'avoir deux courses au leadership en même temps, avec le même monde, et une élection qui s'en vient? C'est une question simple dans le fond. Et la réponse est non. C'est mon devoir de rester ici. C'est ma responsabilité, avait-il dit à l'époque. [...] Je pense que ma responsabilité envers le mouvement souverainiste, envers l'idéal que je partage avec des millions de personnes au Québec, m'amène à cette décision.» Et il avait ajouté sans détour: «Il y avait autant d'arguments pour que contre. Je me sentais prêt à faire cette tâche-là à Québec. C'était tentant. Mais si j'affaiblis le front à Ottawa, est-ce que ça sert le mouvement souverainiste? J'en conclus que non.»
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La cause souverainiste a été et reste la principale source de motivation du chef bloquiste. C'est pour elle qu'il s'est lancé en politique en 1990, qu'il a enduré les trois premières années de traversée du désert du Bloc, qu'il a gardé le cap durant la difficile campagne de 1997 et durant l'année qui a suivi. En juin 2005, des élections fédérales devaient avoir lieu au plus tard en mars 2006, les sondages donnaient le Parti québécois gagnant et le programme péquiste promettait un référendum le plus tôt possible durant le premier mandat. Ce n'était pas le temps d'ébranler la machine pour satisfaire des ambitions personnelles.
Mais peut-on aujourd'hui vraiment invoquer l'ambition personnelle quand le grand prix est la direction d'un parti relégué au troisième rang après sa pire performance électorale depuis 1976? Les éléments à soupeser ne sont plus les mêmes qu'en 2005. Pour lui comme pour le PQ.
Il n'y a pas d'élections fédérales imminentes, mais l'état du PQ a de quoi rebuter les plus décidés. Les troupes sont divisées, les coffres dégarnis. Et si Gilles Duceppe est bien enraciné dans le mouvement souverainiste, il n'est pas issu du sérail péquiste. Pour s'y implanter, il devra s'y adapter. Le PQ et le Bloc ont des cultures organisationnelles très différentes. Le premier met volontiers son chef à l'épreuve alors que le second laisse ses leaders régner en maître.
L'expérience de Jean Charest et de Lucien Bouchard a aussi montré combien le passage d'Ottawa à Québec est loin d'être facile. Et que le succès sur la scène fédérale n'est pas une garantie de réussite dans l'arène québécoise. Dès le premier scrutin qui a suivi son arrivée à Québec, Lucien Bouchard s'est retrouvé avec moins de votes que les libéraux. Et il était le politicien le plus populaire du Québec.
L'étoile de Duceppe a elle aussi pâli depuis 2005. Les 54 sièges récoltés l'année précédente -- le même nombre que Lucien Bouchard en 1993 -- étaient en partie attribuables à l'indignation provoquée par le scandale des commandites. Les élections de janvier 2006 ont montré les limites d'un succès nourri par les circonstances. L'épisode de la motion sur la reconnaissance de la nation québécoise l'a fait mal paraître. Le dernier sondage SES Research montre par ailleurs que les conservateurs ont fléchi au Québec, mais au profit des libéraux, pas du Bloc.
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Comme ont déjà commencé à le répéter certains collègues, Gilles Duceppe n'a pas l'expérience du pouvoir ni même celle de l'arène provinciale. Il n'a jamais eu à préparer un programme de gouvernement où voisineraient des politiques en matière de santé, d'éducation, d'aide sociale et ainsi de suite. Il n'a jamais eu à gérer un caucus de députés habités par le rêve d'être ministre.
Rien ne lui garantissait la victoire en 2005 et il n'en serait pas autrement cette fois-ci. Gilles Duceppe ne fait pas l'unanimité au PQ. Ses convictions souverainistes ne sont pas en cause, mais c'est un pragmatique qui a toujours refusé les scénarios sans nuances qui le peinturent dans un coin. Il est plutôt du genre «conditions gagnantes». Un élément à soupeser, en plus de la liste des adversaires potentiels, des règles et du calendrier de la course.
Gilles Duceppe reste quand même le chef souverainiste le plus crédible et le plus populaire. Et il a prouvé en 1997 qu'il avait la couenne dure et la persistance nécessaire pour traverser les pires tempêtes. L'adversité, il y a goûté. Il a l'avantage de l'expérience comme chef d'opposition et a quatre campagnes électorales dans le corps, ce qui n'est pas à négliger dans un contexte de gouvernement minoritaire. Le nouveau chef n'aura en effet pas beaucoup de temps pour faire ses classes.
Et le Bloc, dans tout ça? Il s'en remettrait. On lui avait prédit le pire au moment du départ de Lucien Bouchard pour Québec et il est encore là, au grand dam de ses détracteurs.
Le défi tente visiblement le chef bloquiste, mais la réponse ne s'impose plus d'elle-même comme en 2005. Les intérêts de la cause ne sont plus aussi évidents, pas au point de lui épargner la difficile évaluation des «pour» et des «contre» de son passage vers la politique provinciale.
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mcornellier@ledevoir.com


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