La rupture

Géopolitique du Proche-Orient



De la crise libanaise, les Canadiens retiendront peut-être les cafouillages et l'improvisation qui ont caractérisé dans les premiers jours la réaction du gouvernement canadien. Ces citoyens d'origine libanaise laissés à eux-mêmes durant des jours, le désarroi, la colère et le désespoir des parents demeurés au Canada. Mais à plus long terme, il faudra se rappeler la rupture radicale opérée par le gouvernement Harper avec cinquante années de politique étrangère canadienne.
Inspirée par Lester B. Pearson, cette politique était marquée par le souci de la conciliation, la recherche du compromis et l'affirmation d'une amitié critique à l'égard de nos voisins états-uniens. Ces principes, tous les gouvernements les ont maintenus et suivis comme s'ils faisaient partie de la fibre canadienne. Seul Joe Clark s'en écarta quand il évoqua la possibilité rapidement rejetée de transférer l'ambassade canadienne de Tel-Aviv à Jérusalem.
Durant ces cinquante années, Ottawa a maintenu une politique indépendante et mesurée.
Quand Fidel Castro prend le pouvoir à Cuba et nationalise les grandes entreprises étrangères (majoritairement américaines) qui ont littéralement pillé le pays durant des décennies, le Canada maintient ses relations diplomatiques et commerciales avec le régime cubain.
En ce qui concerne l'Espagne, il devient le principal fournisseur de denrées du pays et maintient sans broncher cette position malgré les lois de rétorsion adoptées par Washington. Le Canada se tient loin du conflit vietnamien.
En 1970, le Canada reconnaît la Chine de Mao malgré la colère de Nixon, qui se rendra quelques années plus tard aux arguments de Kissinger. À quoi sert-il de ne pas tenir compte de la réalité et d'ignorer un quart de la population mondiale? Durant les années 1970 et 1980, le Canada se démarque souvent de la politique américaine, qui appuie les dictatures en Amérique latine au nom de la lutte contre le communisme.
Sur toutes ces questions, il est facile de constater que, historiquement, la position canadienne était plus juste que la position américaine.
Plus près de nous, il en fut de même au Sommet de Rio, où le Canada appuya la déclaration sur la protection de la biodiversité, alors que les Américains s'y opposaient farouchement.
Même distance et indépendance en ce qui concerne le Traité d'interdiction des mines antipersonnel, dont le Canada fut un des maîtres d'oeuvre et que Washington refuse toujours de signer. Dans un autre domaine, le Canada a approuvé la formation de la Cour pénale internationale que les Américains récusent. Même distance et même réalisme, même sens des responsabilités dans les dossiers de Kyoto et de l'après-Kyoto. Faut-il enfin rappeler que le Canada a refusé de s'embarquer dans l'historique bourbier irakien? On commence à comprendre maintenant que, si M. Harper avait été au pouvoir en 2003, nous accueillerions chaque semaine des cadavres de soldats canadiens sacrifiés sur l'autel de la toute-puissance américaine.
Sur la complexe question du Moyen-Orient, le Canada a maintenu une politique équilibrée qui reconnaît non seulement Israël, mais aussi son droit de se défendre en même temps que la nécessaire création d'un État palestinien. C'est avec cette longue tradition de justice et d'équilibre que Stephen Harper a décidé de rompre brutalement et aveuglément.
En donnant un appui inconditionnel à l'interprétation israélienne de la «légitime défense», quelle politique appuyons-nous dorénavant? Nous appuyons la tentative de détruire le gouvernement que les Palestiniens se sont démocratiquement donné, à notre demande et à celle des Américains. Nous appuyons le kidnapping de dizaines de députés et de ministres élus.
Sous prétexte de condamner le Hamas et le Hezbollah, responsables certes du déclenchement des hostilités, nous acceptons sans aucune réserve la destruction des infrastructures de la bande de Gaza et le fait que la vie d'un soldat israélien vaut dix fois plus que celle des Palestiniens ou des civils libanais. En fait, nous donnons notre appui aveugle et servile à une politique qui historiquement a toujours provoqué les effets contraires de ses objectifs.
L'invasion israélienne du Liban au début des années 1980 procédait de la même logique que la stratégie suivie par Olmert aujourd'hui.
Certes, l'OLP fut expulsée du Liban, mais les destructions massives du pays, le ressentiment provoqué par cette invasion puis par l'occupation du Sud-Liban durant seize ans ont engendré la situation qu'on prétend aujourd'hui dénouer à coups de canons.
Les Syriens ont pris le contrôle du pays et se sont appuyés entre autres sur un mouvement qui était largement minoritaire dans la pauvre communauté chiite, la plus populeuse au Liban. Ce mouvement, c'était le Hezbollah, qui rapidement remplaça la milice chiite modérée du Amal.
Avec l'appui de la Syrie, puis de l'Iran, le mouvement extrémiste profita du ressentiment des populations pauvres du Sud pour devenir, comme le Hamas à Gaza, la principale organisation caritative, politique et aussi terroriste dans une grande partie de Beyrouth et dans le sud du pays. C'est la politique de la force absolue contre le terrorisme qui a permis la naissance du monstre Hezbollah que nous connaissons aujourd'hui. En appuyant cette stratégie de la fuite en avant, nous acceptons de faire reculer le Liban vingt ans en arrière, nous acceptons plus de haine et de désespoir, deux facteurs qui poussent les jeunes dans les organisations terroristes, et nous acceptons de nous éloigner encore plus de la seule solution au problème de la région, qui est la création d'un État palestinien. Voilà le choix absurde que vient de faire le Canada après cinquante années d'intelligence.
Collaborateur du Devoir


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