La démesure, l'aveuglement et le silence

Géopolitique — Proche-Orient



Mon premier séjour au Moyen-Orient remonte à 1974. Et encore aujourd'hui je suis fasciné par des constantes dans le camp israélien et dans le camp palestinien, des constantes qui s'expriment encore aujourd'hui comme si rien n'avait changé sinon la définition des territoires.
À l'époque, Israël contrôlait l'ensemble de la Palestine et les Palestiniens armés occupaient un territoire étranger, le Liban. Personne ne croyait que l'État juif était menacé par le mouvement palestinien, échevelé et divisé, dogmatique et manipulé, qui tentait de se libérer du joug de la Syrie. FPLP, FDLP, OLP, etc., luttaient entre eux autant qu'avec l'ennemi juif. Arafat faisait office de figure de proue, mais il y avait aussi Habache et quelques autres leaders de la résistance qui, au gré des avions détournés ou qu'on faisait exploser, faisaient la manchette.
Déjà à l'époque deux comportements se dessinaient : la division palestinienne et la démesure israélienne. Pendant que les Palestiniens luttaient entre eux et se faisaient manipuler par l'Iran, la Syrie ou l'Arabie Saoudite, les Israéliens développaient une stratégie de la démesure. Celle-ci s'exprimait et s'exprime encore simplement. Elle ne possède plus aucune parenté avec la loi du talion, une dent pour une dent. C'est une mâchoire pour une dent, un corps pour une main, un village pour une chambre. C'est ainsi qu'on a envahi le Liban pour contrer quelques tirs de roquettes, fait massacrer par les milices chrétiennes des centaines d'innocents à Sabra et Chatila pour éliminer quelques terroristes présumés. Plus tard, pour venger les victimes des attentats suicides, on a envahi la Cisjordanie, emprisonné dans son bunker Yasser Arafat, détruit des milliers de maisons, érigé une frontière de béton qui contrevient à toutes les résolutions de l'ONU, multiplié les assassinats ciblés. Le message d'Israël a toujours été sans équivoque : vous en tuez un, nous en tuons cent. Que cette politique de la riposte massive n'ait fait qu'empirer la situation, ait contribué à l'émergence, à la consolidation et à l'élection du Hamas ne dérange absolument pas le gouvernement israélien. Après tout, comme le disent Bush et Harper à l'unisson : «Israël a le droit de se défendre.» Se défendre contre quoi ? Cette fois-ci, c'est contre l'enlèvement d'un soldat.
Sous prétexte de libérer le soldat tenu en otage, plutôt que de se livrer à des opérations normales de renseignement et à des opérations clandestines, on a massé des centaines de chars à la frontière de Gaza, détruit une centrale électrique privant d'électricité et d'eau potable 600 000 civils innocents, deux ponts. Jeudi, les attaques israéliennes ont provoqué la mort de 24 Palestiniens, portant à plus de 5000 le nombre de victimes depuis le début de la deuxième intifada. Le même jour, on traduisait en «justice» devant des tribunaux militaires 27 députés et ministres du gouvernement démocratiquement élu par la population.

Il faut avouer que l'enlèvement du soldat n'était pas l'idée du siècle, mais il illustre remarquablement l'aveuglement et la démarche quasi suicidaire des extrémistes palestiniens qui mènent le jeu téléguidé par la Syrie, où vit la véritable direction militaire et spirituelle de la branche armée du Hamas. L'enlèvement est survenu le lendemain de l'accord conclu entre le gouvernement et le président Abbas sur un texte rédigé par des prisonniers palestiniens et qui comportait une reconnaissance implicite de l'État israélien. Ce n'était pas la fin du monde, mais c'était un premier geste de modération provenant du gouvernement du Hamas. Pour les extrémistes, il fallait relancer la spirale de la violence, pousser Israël à une riposte brutale censée, selon leur logique suicidaire, relancer de plus belle la lutte armée pour la libération de toute la Palestine. Voici une logique effarante qui soutient que plus Israël tue de Palestiniens, plus de Palestiniens vont vouloir mourir pour la Palestine.
Pour Israël, ce fut le prétexte qu'on attendait pour détruire le gouvernement démocratiquement élu il y a quelques mois. Le journal Haaretz a révélé cette semaine que ce plan était prêt depuis quelques mois et qu'on attendait l'occasion propice. Les fous qui se cachent à Damas. Jérusalem ne craint rien. Ce gouvernement sait qu'il peut tout se permettre, y compris kidnapper un gouvernement.
Il n'a fallu que quelques heures pour que le Conseil de sécurité se réunisse pour traiter de la «crise» des missiles de la Corée du Nord. Depuis deux semaines, la communauté internationale conserve un silence gêné devant la démesure israélienne. Il fut un temps où l'Autorité palestinienne pouvait compter sur l'appui de celle-ci, en particulier de l'Union européenne. Cette époque est terminée. Dans le bordel qu'a créé Arafat, gît aussi la perte de confiance des Européens. Et puis les temps ont changé. Résoudre le terrorisme passait par la solution au problème palestinien. Depuis l'invasion de l'Afghanistan, puis de l'Irak, c'est de moins en moins vrai. Même dans la mouvance terroriste islamiste, la cause palestinienne est passée au second rang derrière les deux pays occupés par les Occidentaux. Elle fait de moins en moins recette pour ce qui est des candidats au martyr. C'est un peu comme si on avait donné un chèque en blanc au gouvernement israélien. On a dit à l'État israélien : vous détenez la puissance nécessaire pour endiguer les Palestiniens, faites comme bon vous semble. C'est votre problème, pas le nôtre.
Collaborateur du Devoir


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