La "mythistoire" nationaliste: une vision réductionniste

Coalition pour l’histoire

Pourquoi opposer "histoire nationale" et "histoires sectorielles"? N'y a-t-il donc pas de SUJET historique? Pas de SUJET politique. Comme dans le conservatisme le plus borné: "il n'y a plus de société" (Margaret Tatcher) L'idéologie fédéraliste a donc besoin de tous ces morts? Exige la désertification intellectuelle? La POLIS reste un mythe? Le DÉMOS aussi? On dirait qu'on nous propose ici une histoire-sans-mémoire, faut le faire... Ou une mémoire-sans-sens. Un SUJET muet, ou imbécile, allez savoir! - Vigile
----



À prime abord, on ne peut qu'être en accord avec les auteurs du rapport L'histoire nationale négligée quand ils affirment que les futurs enseignants qui donneront les cours d'histoire du Québec et du Canada aux élèves du secondaire manquent de connaissances.
Mais ce constat ne s'applique pas qu'à ceux qui enseigneront en troisième et quatrième secondaires: il touche aussi ceux qui donneront les autres cours d'histoire (sur la civilisation occidentale et sur le temps présent, notamment) et même les enseignants de toutes les disciplines.
La faute en incombe aux concepteurs du programme universitaire actuel de formation des maîtres, qui fait une large place à la pédagogie tout en laissant la portion congrue aux connaissances disciplinaires. Une fois de plus, le ministère de l'Éducation et les universitaires se sont vautrés dans la bêtise «pédagogisante» et se sont acharnés contre les savoirs, censés échoir aux futurs enseignants (et à leurs élèves, empêtrés dans l'approche par compétences) par l'opération du Saint-Esprit.
Là où on doit être en désaccord avec leurs conclusions, c'est quand ils affirment qu'il faut non seulement donner plus de cours d'histoire aux futurs enseignants, mais que ces cours doivent porter sur l'histoire dite nationale, dans le but de leur faire connaître «les grands événements de notre histoire politique et constitutionnelle». Et cela pour deux raisons : d'abord parce que cette conception de l'histoire, étroitement politique, relève d'une vision qui n'a plus cours depuis l'entre-deux-guerres; et ensuite parce que le rapport cherche une fois de plus à réduire l'histoire du Québec (et celle du Canada par le fait même), aux grandes lignes de la mythistoire nationaliste, qui la présente comme un cheminement millénariste vers la rédemption à travers la souffrance et les avatars infligés par les colonisateurs britanniques et leurs sicaires au pauvre peuple canadien-français.
En effet, la conception de l'histoire véhiculée par les auteurs du rapport nous ramène aux beaux jours du positivisme des Lavisse et Rambaud, où les historiens traitaient essentiellement d'histoire politique, constitutionnelle et militaire, et glorifiaient les grands hommes (mais pas les femmes). Cette vision réductionniste a été battue en brèche par les historiens depuis les années 1920 au profit d'une histoire plurielle dans ses objets d'étude (histoire sociale, économique, culturelle, des groupes ethniques, des mentalités, des moeurs, des odeurs et des couleurs, etc.) et dans ses sources, qui ne sont plus limitées aux écrits.
Ces mutations ont permis à la discipline historique de prendre acte de la richesse du matériau historique et de développer des sujets d'études multiples qui fécondent notre compréhension du réel et de l'actuel, longtemps enfermée dans le politique. On voit difficilement au nom de quels principes, sinon ceux véhiculés par l'agenda souverainiste, nous devrions revenir à l'histoire racornie et parcellaire des historiens du XIXe siècle.
Une brève lecture du rapport laisse entrevoir le jupon souverainiste, qui y dépasse largement. Ainsi ses auteurs donnent, comme exemples des grands pans d'histoire négligés dans la formation des maîtres, la guerre de Sept Ans, la Conquête, les Rébellions de 1837-1838, les conscriptions et la Révolution tranquille, tous des faits charnières de la mythistoire.
Leur combat est mené au nom d'une plus grande place pour l'histoire «nationale» dans la formation des enseignants, mais le curriculum qu'ils nous proposent repose en fait sur une lecture partielle et partiale de notre histoire, ramenée à la vieille rengaine de la lutte du peuple québécois pour sa survie et à la litanie des grands moments et des innombrables sacrifices menant celui-ci au paradis de l'indépendance.
Les futurs enseignants et leurs élèves méritent mieux que ce rapetissement de l'histoire et cette fermeture idéologique.

***
Marc Simard
L'auteur enseigne l'histoire au collège François-Xavier-Garneau à Québec.


Laissez un commentaire



Aucun commentaire trouvé