L'événement Hubert Aquin: cinq questions aux nationalistes d'aujourd'hui

La liberté: un peuple blasé?

Hubert Aquin



«La fatigue culturelle du Canada français», dont est tiré ce texte, a été publié en mai 1962 dans la revue Liberté, Tous les jours de cette semaine, nous en publions des extraits correspondant au débat du jour, auquel le public est convié à la salle Marie-Gérin-Lajoie de l'UQAM à 20h (entrée libre). Le débat est animé par Michel Lacombe à la suite de l'émission de radio de la Première Chaîne diffusée à 19h30.
Ce soir, le thème "Peut-on retrouver la liberté et l'émancipation d'Hubert Aquin en 2006?» réunira Gilles Bourque, Bernard Landry, Jacques Beauchemin et Daniel Jacques.
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Qu'adviendra-t-il finalement du Canada français? A vrai dire, personne ne le sait vraiment, surtout pas les Canadiens français dont l'ambivalence à ce sujet est typique; ils veulent simultanément céder à
la fatigue culturelle et en triompher, ils prêchent dans un même sermon le renoncement et l'ambition. Qu'on lise, pour s'en convaincre, les articles de nos grands nationalistes, discours profondément ambigus où il est difficile de discerner l'exhortation à la révolution de l'appel à la constitutionnalité, la fougue révolutionnaire de la volonté d'obéir.
La culture canadienne-française offre tous les symptômes d'une fatigue extrême: elle aspire à la fois à la force et au repos, à l'intensité existentielle et au suicide, à l'indépendance et à la dépendance.
L'indépendance ne peut être considérée que comme levier politique et social d'une culture relativement homogène. Elle n'est pas nécessaire historiquement, pas plus que la culture qui la réclame ne l'est. Elle ne doit pas être considérée comme un mode d'être supérieur et privilégié pour une communauté culturelle; mais, chose certaine, l'indépendance est un mode d'être culturel tout comme la dépendance. Sur le plan de la connaissance, les modes d'être d'un groupe culturel donné sont également intéressants. La connaissance se préoccupe des réalités, non des valeurs.



La fuite
[ ... ] Une autre façon de déréaliser le Canada français est de n'accepter que sa traduction administrative comme province. «Le Québec est une province comme les autres», ce qui revient à n'accepter
la réalité de la culture canadienne-française que selon les termes légalistes de la Confédération qui régionalise et provincialise cette culture. Ce raisonnement est l'inversion de l'autre selon la grandeur du pôle de confrontation mais le même, structuralement, en ce qu'il escamote l'axe Canada français-Canada anglais qui, historiquement et politiquement, est le plus constitutif, ce qui n'exclut pas les relations pluridimensionnelles du Canada français avec le monde et l'histoire.
Somme toute, nos penseurs ont à maintes reprises refusé la dialectique historique qui nous définit et ont fait appel à une autre dialectique qui, en élargissant la confrontation ou en la rapetissant à outrance, signifiait un refus de considérer le Canada français comme une culture globale. Ce refus a constitué la base idéologique de plusieurs systèmes de pensée au Canada.
Nos penseurs ont déployé un grand appareil logique pour sortir de la dialectique canadienne-française qui demeure, encore aujourd'hui, épuisante, déprimante, infériorisante pour le Canadien français. Le «comment en sortir?» a été le problème fondamental de nos penseurs et leurs fuites dialectiques ne font qu'exprimer tragiquement ce goût morbide pour l'exil dont nos lettres, depuis Crémazie, ne font que retentir.
Ce qu'ils ont fui, dans le gaspillage idéologique ou les voyages, c'est une situation intenable de subordination, de mépris de soi et des siens, d'amertume, de fatigue ininterrompue et de désir réaffirmé de ne plus rien entreprendre.
Le Canadien français se présente souvent, dans ses plus hauts porte-parole, comme un peuple blasé qui ne croit ni en lui ni en rien. L'auto-dévaluation a fait son œuvre, depuis le temps, et s'il fallait n'en citer qu'une preuve, je mentionnerais la surévaluation délirante dans laquelle donne maintenant le Canadien français séparatiste. Il se bat les flancs, mais il faut dire, à sa décharge, que s'il ne le fait pas, il risque bien, conditionné comme il l'est à l'affaissement et à la défaite, de se prendre pour le dernier des idiots et que son propre milieu ne manque jamais de lui faire savoir.
"Cet extrait est tiré du livre Mélanges littéraires II Comprendre dangereusement, édition critique établie par Jacinthe Martel avec la collaboration de Claude Lamy, Leméac éditeur (Bibliothèque québécoise), 1995.


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