ÉLECTION DANS SAINTE-MARIE-SAINT-JACQUES

La circonscription de tous les extrêmes

Par Isabelle Hachey

2006 textes seuls


À une semaine de l'élection partielle dans Sainte-Marie-Saint-Jacques, rien n'est joué. Dans ce bastion péquiste, trois facteurs risquent de brouiller les cartes. D'abord, l'arrivée d'un nouveau parti, Québec solidaire. Puis la sympathie que pourrait attirer une candidate lesbienne auprès des électeurs du Village. Et enfin, le souvenir d'un homme qui a consacré sa vie à défendre les plus démunis du quartier.
Le café Touski est une rare oasis dans le désert de la rue Ontario. Les clients qui poussent sa porte sont aussitôt aspirés dans son univers chaleureux, envoûtés par son odeur de soupe maison, ses murs ocre et sa musique douce. Dehors, c'est la grisaille. Le café a poussé à l'ombre de la McDonald Tobacco, entre les bineries crasseuses, les dépanneurs délabrés et un triste parc de stationnement.
Le café Touski est une coopérative fondée par des mères célibataires du quartier qui n'avaient pas envie de se rabattre sur le McDo du coin pour sortir avec leurs enfants.
Elles ont donc aménagé, dans leur café, un coin réservé aux tout-petits. Elles y organisent aussi des expos, des concerts, des rencontres. Jeunes, pleines de rêves et attachées à leur quartier, elles en ont long à dire sur les enjeux de l'élection partielle du 10 avril dans Sainte-Marie-Saint-Jacques.
Si Catherine Jauzion, 28 ans, aime le macadam de la rue Ontario, elle n'en est pas moins consciente de sa dure réalité. Quand elle sort du quartier, elle se surprend à inspecter les bacs à sable des parcs avant de laisser son garçon de 5 ans s'y amuser, par crainte d'y trouver des seringues, des mégots, des tessons de bouteille. " C'est un réflexe, dit-elle. Il n'y a qu'ici que ce genre de chose arrive. "
Drogues, vagabondage, prostitution de rue: le prochain député devra s'attaquer en priorité à ces enjeux. " Il n'y a pas de solution facile, admet Mme Jauzion, mais le statu quo ne fonctionne pas dans notre quartier. "
D'un extrême à l'autre
Sainte-Marie-Saint-Jacques est l'une des circonscriptions les plus défavorisées du Québec. Mais elle est loin d'être homogène puisqu'elle englobe aussi le Vieux-Montréal, le centre-ville, le Village gai, l'île Notre-Dame, le quartier chinois et une partie du Plateau Mont-Royal. Ici se côtoient tous les extrêmes, dit le candidat péquiste, Martin Lemay. " Vous faites trois coins de rue et vous êtes dans un autre monde! "
La circonscription est un bastion du PQ. André Boulerice y a régné pendant 20 ans jusqu'à sa démission, en septembre dernier. Avant lui, Claude Charron y avait été élu dès 1970. Cette fois, pourtant, rien n'est joué. Beaucoup de facteurs pourraient brouiller les cartes, dont l'entrée en scène du nouveau parti de gauche Québec solidaire. Or, l'importance de cette élection est considérable pour le PQ et son nouveau chef, André Boisclair, au moment où le parti montre des signes de faiblesse dans les sondages.
Pour mettre toutes les chances de son côté, le PQ a choisi une recrue solide. Ancien maire de l'arrondissement de Ville-Marie, Martin Lemay, 42 ans, est connu et apprécié des citoyens du secteur. En entrevue, il semble connaître ses dossiers sur le bout des doigts. " Depuis 50 ans, dit-il, le quartier Sainte-Marie a tout enduré: la fermeture des industries, l'arrivée de Radio-Canada, l'agrandissement de la rue Notre-Dame. On est un peu à la recherche de notre canal Lachine. "
Les copropriétaires du café Touski ne demandent pas mieux. Toutefois, ils mettent les politiciens en garde contre un embourgeoisement sauvage de Sainte-Marie. " Déjà, des condos fleurissent partout, dit Mathilde Fournier Hébert, mère célibataire de 25 ans. Ce n'est pas approprié à la réalité du quartier. " M. Lemay partage son inquiétude.
" Le CHUM s'en vient, tout comme l'îlot Berri de l'UQAM. Ces constructions, même si on les a souhaitées, entraînent de la spéculation foncière, qu'il faut gérer afin de conserver la mixité sociale du quartier. "
Un nouvel acteur
Il y a quelques mois, M. Lemay aurait recueilli sans difficulté le vote des jeunes du café Touski. Mais ça, c'était avant la création de Québec solidaire, le nouveau parti de gauche de Françoise David et Amir Khadir. " Quand on a fondé le café, Martin Lemay nous a beaucoup soutenus, raconte Catherine Jauzion. Il est proche des gens du quartier, c'est vraiment une bonne personne. C'est dommage parce que Québec solidaire correspond plus à nos valeurs. Je suis déchirée entre les deux. "
Plusieurs péquistes s'inquiètent de l'apparition de ce nouveau parti indépendantiste, féministe et social-démocrate, qui risque de diviser le vote de la gauche et de contribuer ainsi à faire réélire les libéraux aux prochaines élections générales.
Sainte-MarieSaint-Jacques sera donc une sorte de test puisque Québec solidaire y présente sa toute première candidate, Manon Massé. Militante de 42 ans, elle était l'une des instigatrices de la marche mondiale des femmes en 2000.
" Je ne doute pas que Québec solidaire attirera des péquistes de longue date qui en ont assez de voir leur parti, une fois au pouvoir, faire des choix très clairement néolibéraux. Il ne faut jamais oublier que c'est le gouvernement de Lucien Bouchard qui a décrété le déficit zéro ", dit M me Massé, qui ne craint pas de diviser le vote au profit des libéraux. " C'était un des arguments majeurs soulevés par les anciens partis lorsque le PQ est né dans les années 1970. Dieu merci, les militants péquistes ne les ont pas écoutés. Six ans plus tard, ils étaient au pouvoir ! "


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