La CAQ et le peuple

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Le populisme est le nom de la démocratie lorsque les élites trouvent que le peuple vote mal


C’est devenu une habitude au sein du gouvernement Legault : invoquer l’appui de la population pour légitimer des décisions controversées. Une stratégie aux relents populistes qui a ses avantages… mais aussi ses limites, relèvent des observateurs. Décodage.



Si l’on en croit ce que disait François Legault en entrevue à l’émission Les coulisses du pouvoir (Radio-Canada) dimanche dernier, le premier ministre peut difficilement marcher dans la rue sans se faire aborder pour recevoir des éloges et des marques d’approbation.


La Loi sur la laïcité ? « Les gens, quand ils m’arrêtent dans la rue, me disent : “Merci, M. Legault, on se sent fiers, on sent qu’on a un gouvernement qui respecte ses promesses.” » La réforme en immigration ? « Les gens m’arrêtent souvent pour me dire : “M. Legault, vous avez raison : les immigrants qu’on choisit doivent davantage répondre aux besoins des entreprises.” »


La performance du ministre Simon Jolin-Barrette ? « J’ai passé une bonne partie de l’été à me faire dire : “Votre petit Jolin-Barrette, bravo, dites-lui de continuer.” » Globalement ? « C’est incroyable, le nombre de Québécois qui m’arrêtent pour me dire : “Vous nous avez redonné notre fierté d’être Québécois.” »



Faire appel au peuple, à des sondages, au plus grand nombre, c’est une façon d’avoir un argument d’autorité et un argument pragmatique




«Ça revient toujours à dire : “Les gens nous soutiennent, donc on a raison” », observe Mireille Lalancette, professeure à l’Université du Québec à Trois-Rivières et membre du Groupe de recherche en communication politique. « C’est un parti qui est encore sur une impulsion électorale, ajoute le politologue Marc-André Bodet, de l’Université Laval. Les succès aux élections générales ou partielles — comme lundi dans Jean-Talon — nourrissent un sentiment de légitimité et d’appui. »


L’entrevue de dimanche reposait là-dessus : « les gens » — en général — soutiennent François Legault et les actions de son gouvernement. Dans ce contexte, les critiques viennent d’une minorité.


Au-delà des sondages de la rue du premier ministre — qu’il serait audacieux de qualifier de scientifiques —, le gouvernement caquiste rate d’ailleurs peu d’occasions d’asseoir sur le socle d’une opinion publique majoritaire le bien-fondé de ses actions.


« C’est une stratégie qui permet de justifier moralement sa conduite et ses décisions, de contrer les critiques, dit Mireille Lalancette. Faire appel au peuple, à des sondages, au plus grand nombre, c’est une façon d’avoir un argument d’autorité et un argument pragmatique. »


Mais est-ce du populisme ? « Il faut trois conditions pour parler de populisme, répond M. Bodet. D’abord, il faut construire un peuple imaginé qui veut ceci et cela — ce qui est utilisé par la CAQ. Mais il y a deux autres dimensions qui sont absentes ici : l’opposition entre le peuple et les élites, et la remise en cause des normes et des institutions. »


« C’est comme ça qu’on vit »


Cela dit, Mireille Lalancette estime qu’il y a derrière la stratégie caquiste l’idée de forcer les opposants à se « rallier à la masse. Si tu habites au Québec, tu dois suivre le groupe », dit-elle pour illustrer son propos. Cela fait notamment écho au message vidéo que François Legault avait enregistré après la présentation du projet de loi 21 sur la laïcité. Il y affirmait que son approche « respecte ce que souhaitent une grande majorité des Québécois » et concluait après 140 secondes qu’« au Québec, c’est comme ça qu’on vit ».


D’autres exemples ? Le printemps dernier, alors que le projet de loi était à l’étude, le ministre Simon Jolin-Barrette disait avoir « bon espoir que les partis d’opposition vont entendre la population québécoise, qui réclame ce projet de loi ». Sur ce sujet, lui et François Legault ont souvent fait référence aux sondages qui montraient un appui de la population aux grandes lignes du projet de loi… mais qui révélaient aussi certains malaises laissés de côté par Québec. « C’est sûr qu’on gomme les nuances avec cette stratégie », dit Mireille Lalancette.


Dans le même ordre d’idée, Le Devoir révélait mardi que certains comités de parents touchés par le projet de loi 40 estiment que le ministre de l’Éducation, Jean-François Roberge, instrumentalise l’appui donné par la Fédération des comités de parents francophones à sa réforme. « Si le ministre dit qu’on appuie le projet de loi, il doit ajouter qu’on formule deux exigences et 28 recommandations pour l’améliorer », rappelait d’ailleurs le président de la Fédération.


Dans le dossier de l’immigration et de la réforme du Programme de l’expérience québécoise (PEQ), François Legault avait aussi cherché à voiler les critiques (qui ont finalement forcé le report du projet caquiste) en les opposant à ce qu’il lisait en ligne. « Si vous regardez ma page Facebook, je peux dire que 90 % des gens appuient ce que fait le gouvernement », avait-il dit.


« Justifier des décisions en disant que tout le monde est d’accord, ce n’est pas nécessairement la meilleure idée, dit Mireille Lalancette. On s’éloigne du principe du politicien vertueux qui a une réflexion plus large, qui va au-delà des émotions et de la perception. »


Cet été, l’ancien ministre libéral Geoffrey Kelley (engagé dans la défense des commissions scolaires anglophones) soutenait ainsi que la CAQ « est un gouvernement qui gère en disant : “Nous avons un sondage qui indique que nos gestes sont populaires.” […] Sauf qu’on ne peut pas assujettir les droits des minorités à un sondage ».


Dans tout cela, Marc-André Bodet voit surtout un nouveau gouvernement qui doit encore bâtir des ponts avec la société civile. « La CAQ dispose toujours de forts appuis et n’a pas encore eu vraiment besoin de développer un réflexe de consultation à travers les réseaux de la société civile, qui donnent une autre forme de légitimité, dit-il. Mais ça viendra : quand l’appui électoral sera moins présent, il faudra trouver des appuis ailleurs. »