La belle résistance

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Cela fait 260 ans que l'Amérique française survit à la Conquête britannique





En ce 260e anniversaire de cette très curieuse bataille que fut celle des Plaines d’Abraham, qui a scellé le destin de la Nouvelle-France le 13 septembre 1759, j’aimerais profiter de l’occasion pour saluer les 260 ans de la résistance de la langue française en Amérique.   


  


On peut certes penser et se laisser dire tout ce qu’on veut sur nous et notre histoire. Se laisser convaincre que nous sommes nés pour garder la tête baissée ou que nous n’avons de constance que dans cette manie de rester sur le quai quand le train passe, par exemple.      


  


Seulement, je remarque, au demeurant, que ce qui sait le mieux nous révéler notre force de caractère, notre personnalité nationale, notre courage, ainsi que toute notre valeur historique est notre entêtement à parler français.      


  


J’ai l’impression qu’au Québec, parler le français, ce n’est pas comme le parler ailleurs dans le monde. Nous sommes le carrefour tranquille où convergent depuis presque toujours des ressortissants du monde entier, qui emmènent avec eux leurs langues et leurs héritages. Parler le français, au Québec, c’est se l’entendre dire avec toutes les couleurs venues faire terre commune et s’enraciner, ici. Je crois, par ailleurs, que c’est très exactement ce qui nous confère cette façon si unique de parler français. De parler québécois.      


  


Toute résistance ne se fait pas à la pointe d’un canon ou en agitant un drapeau au sommet d’une barricade. Ça fait de très bons films, je vous le concède, mais concrètement, ce sont de ces résistances qui s’instrumentalisent, se matent, se renversent et se sacrifient. J’observe plutôt que ce sont, au contraire, les résistances qui ne versent le sang de personne qui sont les plus profondes, les plus honorables... et les plus belles.      


  


Tout n’est pas gagné et la bataille est loin d’être terminée, personne n'oserait affirmer le contraire, mais je me dis que nous aurions de quoi être autrement inquiétés s’il ne se trouvait déjà plus personne pour s’en soucier.      


  


C’est la raison pour laquelle, plutôt que de me laisser pincer le cœur par l’amertume de cet anniversaire, je préfère réitérer mon amour pour notre langue, car si le français m’est si précieux, c’est pour ses inépuisables ressources langagières qui me permettent d’observer et de réfléchir le monde qui m'entoure avec une quantité infinie de détails, de tournures et de nuances. Oui, c’est une langue difficile et exigeante, mais c’est parce qu’elle offre, en contrepartie, une extraordinaire précision de la pensée et de la parole.      


  


Si je l’aime, c’est parce que c’est d’abord la langue de l’amour, de toutes ses musiques et de toutes ses poésies. Si j’en raffole autant, c’est parce qu’elle sait voir la moitié du monde et des choses au féminin. Et enfin, si je choisis le français comme je choisirais un mari, c’est parce qu’il s’est développé, à travers sa longue histoire, de sorte à grandement contribuer à définir les délicats concepts de démocratie, de droit et du grand art qu’est celui de la diplomatie.      


  


Voilà maintenant 260 ans que nous sommes Gaulois francophones dans le grand Empire anglo-saxon. Que malgré l’histoire et ô combien de manœuvres et tentatives pernicieuses pour nous assimiler, nous demeurons irréductibles. Nous enfantons et nous nous perpétuons toujours en français, même si la mer est rude, que les vents sont violents et qu’elle exige de nous une indéfectible vigilance.      


  


Voyez-vous, même si je suis consciente de sa situation et de son recul, je demeure confiante, car j’ai le sentiment que, dans une certaine mesure, le seul fait de s’inquiéter de notre langue la protège, même dans les réalités de l’urgence.      


  


Il me semble que c’est tout ce dont nous avons besoin pour nous donner ensuite le courage, la légitimité et les moyens de la sécuriser et de la faire prospérer. Encore une fois, j’ai confiance que notre langue nous survivra longtemps et l’histoire est déjà au courant qu’au Québec, nous ne faisons pas les choses comme on les fait ailleurs. C’est une certitude qui m’arme de patience.      


  


En attendant, je termine sur un beau sentiment. Sur une reconnaissance et une gratitude immenses pour tous nos aïeux, depuis les douze coups de canon d’adieu tirés aux portes de Québec en 1759, jusqu’à tous ceux et celles, aujourd’hui, qui non seulement font le choix de parler français, mais qui en sont fiers et qui l'aiment d'amour. Car il est une évidence qu’une langue cesse définitivement d’être menacée le jour où plus personne n’a plus honte ou peur de la parler.      


  


Ainsi, en cette journée du 13 septembre, à notre histoire et à notre langue, je chante doucement : il y a longtemps que je t’aime, jamais je ne t’oublierai...