L'école publique démasquée

Par Alain Massot

Islam - Voile islamique et Charia


lundi 17 janvier 2005
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Libre opinion: Les velléités de ceux qui revendiquent des tribunaux parallèles islamiques rejoignent les illuminations de ceux qui veulent voiler l'école publique. Nous voudrions, ici, prendre le recul nécessaire pour examiner certains fondements historiques de l'école publique.
Il a déjà été dit que la plupart des problèmes de l'école pouvaient être examinés à la lumière des travaux de Condorcet sur l'instruction publique dans lesquels sont développés les principes constitutifs des systèmes scolaires modernes. Au moment de la Révolution de 1789, le Comité sur l'instruction publique y voit une occasion unique et inespérée d'asseoir les fondements d'un régime républicain. Les écrits de Condorcet sur l'école s'inscrivent dans cette ambition puisque l'instruction publique est une condition sine qua non de la liberté, de l'égalité, de la démocratie. [...]
Distinguer éducation et instruction
Afin de suivre l'argumentation du fondateur des systèmes scolaires modernes, il faut revenir à la distinction fondamentale entre instruction et éducation, distinction que l'on a perdue de vue de nos jours.
L'instruction s'appuie sur la raison; elle est universelle, susceptible de rectification et, par conséquent, porteuse de progrès. L'éducation relève du domaine des valeurs morales, politiques et religieuses; elle appartient essentiellement à la sphère privée de la liberté de conscience, alors que l'instruction relève du domaine public, c'est-à-dire, finalement, de l'État. Contrairement à la mission de l'instruction universalisante, l'éducation est particulariste et communautariste.
Pour affiner cette distinction quelque peu schématique, il faut encore mettre en évidence une relation asymétrique entre instruction et éducation. Si l'instruction sans éducation peut se révéler dangereuse, l'éducation sans instruction est encore plus risquée, car elle place la personne dans une relation de dépendance par rapport aux croyances, aux chimères et aux superstitions dont les charlatans tirent profit. [...]
Base de la démocratie et de la liberté
L'instruction publique telle que conçue par Condorcet est à la base de la démocratie et de la liberté et elle est essentielle à leur survie. Il suffit d'observer les conséquences de la suppression de l'instruction, comme cela a été le cas pour les filles ces dernières années en Afghanistan, afin d'évaluer à sa juste mesure le caractère révolutionnaire et émancipatoire de ce que représente l'instruction publique, laïque, gratuite et universelle. Soulignons le cas exemplaire de la révolution cubaine sur le seul plan de l'alphabétisation.
À l'inverse, le cas d'Haïti est tout aussi révélateur : le niveau effarant d'analphabétisme qui règne dans ce pays, et bien d'autres, explique en grande partie le marasme et la violence dans lequel il est plongé depuis des décennies.
Il en va de même dans les sociétés modernes en déficit démocratique : si la compétence civique et les connaissances politiques devant être fournies par les institutions d'enseignement étaient plus développées, ces démocraties connaîtraient assurément une vitalité nouvelle. Cette thèse est solidement établie par Henry Milner dans son étude sur La Compétence civique - Comment les citoyens informés contribuent au bon fonctionnement de la démocratie (Presses de l'Université Laval, 2004).
Il faut encore préciser que la distinction instruction-éducation ne soustrait pas l'école de toute vision axiologique pour autant que les valeurs de référence soient fondées sur la raison. Afin de faire échec aux systèmes de valeurs particularistes ayant pour assise une référence d'ordre transcendantal, Condorcet propose le concept de science morale laïque jouissant d'un niveau d'universalité comparable à celui des sciences physiques au sens où elle est susceptible de progrès.
Car, contrairement à ce qu'affirment les tenants du relativisme culturel tous azimuts, les concepts du beau, du bien et du vrai sont discernables en termes de valeur et peuvent faire l'objet d'une hiérarchisation sur la base de critères de progrès et d'universalité. [...] La hiérarchisation des valeurs est non seulement concevable, mais elle est à la base même de la Déclaration des droits de l'Homme, des Chartes des droits de la personne et des conventions internationales. [...]
Face à l'école privée
Il est possible d'établir une seconde relation asymétrique entre le droit à l'école publique et le droit à l'école privée. L'existence même de l'école privée n'enfreint en rien le principe universel de l'instruction publique. C'est cette accessibilité à l'instruction publique pour tous -- indépendamment de l'appartenance économique, religieuse, ethnique, sexuelle ou autre -- qui est proprement révolutionnaire. En préserver l'autonomie fondée en raison constitue l'enjeu principal des sociétés démocratiques.
Les parlementaires français ne se sont pas trompés sur cet enjeu lors du vote de la loi concernant le port de tout signe ostentatoire à l'école. Malgré les hauts cris indignés poussés de toutes parts -- le pape, le président iranien, le président W. Bush, les cheikhs, les télé-évangélistes, aussi bien que des intellectuels de gauche et de droite -- l'Assemblée nationale a tenu à préserver la nécessaire autonomie de l'école publique. [...]
À vrai dire, il ne s'agit pas d'opposer école privée et école publique, mais plutôt de défendre partout où il est remis en cause -- et quelle qu'en soit la façon -- le principe d'universalité de l'école publique. Libre aux écoles privées d'aménager les cursus scolaires à leur guise pour autant que ces écoles répondent aux exigences des programmes scolaires obligatoires sanctionnés par l'État.
Cependant, la généralisation de la privatisation et de la marchandisation de l'école entrave l'accessibilité à l'instruction pour tous et détruit l'intention profonde qui motive la démocratisation de l'instruction. Et ne confondons pas la défense de l'instruction publique et le problème de l'intégration. Rendre les élèves inégaux entre eux sous prétexte de respecter leurs croyances culturelles et religieuses et, par là, rendre encore plus laborieuse et précaire l'intégration sociale, apparaît pour le moins paradoxal. Ainsi que le rappelle Henri Pena-Ruiz, membre de la Commission Stasi : «L'école laïque est un des derniers lieux à mettre de l'avant ce qui unit tous les êtres humains plutôt que ce qui les divise.» (Le Monde diplomatique, janvier 2004).
En aucune manière, la sphère de l'instruction publique ne devrait être contaminée par quelque sphère religieuse que ce soit. [...] Précisons de nouveau avec l'auteur cité précédemment que «la laïcité n'a jamais été l'ennemie des religions, tant que celles-ci s'expriment comme des démarches spirituelles et ne revendiquent aucune emprise sur l'espace public. La séparation juridique de la puissance publique d'avec toute église et tout groupe de pression, qu'il soit religieux, idéologique ou commercial est pour cela essentielle. L'école publique et l'ensemble des services publics doivent être protégés de toute intrusion de tels groupes de pression.» [...]
Les connaissances à évaluer par l'école publique ne sauraient être autres que celles qui soustraient la personne d'une relation de dépendance, notamment envers les systèmes de valeurs fondés sur des «vérités» transcendantales.
Dans la grande tourmente de la Révolution, Condorcet a dû être un grand visionnaire et avoir le goût de l'avenir pour s'atteler à la conception des systèmes scolaires modernes dont la rigueur, la probité et la clarté demeurent jusqu'à nos jours inégalées. La révolution de l'instruction publique, bien que toujours inachevée comme projet, représente un bond en avant pour l'humanité; s'attaquer à sa totale indépendance par rapport aux religions menacerait l'émancipation et le progrès qu'elle a indéniablement engendrés. [...]
Alain Massot
_ Professeur, Faculté des sciences de l'éducation, Université Laval


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