«Hamastan»: le visage redouté de la Palestine

Proche-Orient : mensonges, désastre et cynisme



Les drapeaux verts sont hissés dans la bande de Gaza. Dans ce territoire d'à peine 365 km2, confiné par les barbelés de la ceinture de sécurité israélienne et maintenu sous haute surveillance satellitaire, le Hamas est désormais responsable du sort de 1,5 million de Palestiniens. Après avoir évincé par les armes les forces du Fatah rival, faisant fi de sa mise au ban par la communauté internationale, le gouvernement islamiste reconduit de facto le mandat électoral que la population palestinienne lui avait démocratiquement conféré en janvier 2006.
La situation humanitaire demeure cependant préoccupante dans cette enclave placée sous l'embargo financier et politiquement isolée. Voyant ses issues de sortie et ses sources régulières d'approvisionnement verrouillées, la population de Gaza cherche sa porte de secours dans l'invocation du Tout-Puissant. Ainsi, loin d'avoir créé l'environnement propice pour la modération du Hamas, les politiques d'embargo exercées depuis mars 2006 continuent bien au contraire d'aggraver les tensions et d'alimenter la cause des plus radicaux.
Le rôle des éléments extérieurs au territoire palestinien
Fracturée et dispersée depuis la création de l'État d'Israël, en 1948, la nation palestinienne n'est plus seule dans sa quête d'indépendance. En ce mois de juin marquant 40 ans d'occupation israélienne, sous l'effet cumulatif de plusieurs décennies d'arrestations massives, de détentions administratives, de punitions collectives, d'expulsions, de confiscation de terres, de destruction de maisons et d'entraves à la circulation des personnes, le tissu social palestinien s'est progressivement décomposé, créant un terreau fertile à la prolifération des groupes de résistance armée et à la surenchère du militantisme, notamment dans les camps de réfugiés.
En attestent les drapeaux d'allégeance et les affiches des martyrs -- adultes comme enfants -- placardées dans les rues de Gaza, berceau du Mouvement de la résistance islamique, dont «Hamas» est l'acronyme. Les groupes armés rivalisent dans ce bastion de l'islamisme en Palestine afin de rallier le soutien populaire autour de leurs projets de résistance respectifs. Ils ont alors beau jeu d'invoquer les incursions de Tsahal et les frappes aériennes à l'intérieur de ce territoire densément peuplé, qui, même si elles visent les membres des milices armées responsables des tirs de roquettes sur le territoire israélien, finissent par causer de lourds dégâts aux infrastructures civiles et font de nombreuses victimes parmi la population. Ces ripostes, conjuguées aux effets du bouclage terrestre, maritime et aérien, à la rétention des taxes et des revenus douaniers perçus pour le compte de l'Autorité palestinienne et à l'embargo financier imposé par le Quartette, constituent le ferment de l'islamisation croissante de la bande de Gaza.
Le poids des clivages internes
Toutefois, ces facteurs exogènes n'expliquent que partiellement le phénomène du «Hamastan», nouveau mot servant à désigner le régime des maîtres islamistes qui gouvernent désormais seuls à Gaza. Au découpage territorial de la Palestine tel qu'il résulte des politiques israéliennes d'occupation, de colonisation et d'annexion se superposent des clivages internes qui minent le paysage politique palestinien. Centripètes lorsqu'il s'agit de rallier les factions devant les actions de l'occupant, les dynamiques de pouvoir des différents groupes tournent à la fragmentation de la cause palestinienne lorsque la menace externe s'estompe et que les tensions internes refont surface.
Émerge alors une lutte interpalestinienne qui, impliquant un nombre considérable d'éléments armés, se cristallise essentiellement autour de deux pôles politiques: celui du Fatah nationaliste et séculier d'un côté (représenté par le président Mahmoud Abbas) et celui du Hamas islamiste, vainqueur des élections législatives de janvier 2006, de l'autre. Le clivage qui traverse ainsi la cause nationale ne reflète pas tant une opposition d'ordre idéologique ou sectaire mais est plutôt le résultat de rivalités de pouvoir acharnées. Il s'inscrit dans l'échec de la réforme du système politique devant regrouper, sous des structures de commandement plus transparentes et loin de l'influence des réseaux d'allégeance personnels, les multiples services de sécurité instaurés sous le règne de Yasser Arafat.
Les politiques de la communauté internationale: hypocrisie ou inconséquence?
Alors même qu'il était élu sur la base d'une plateforme politique de réforme, le Hamas figurait sur les listes des organisations terroristes de l'État d'Israël, de l'Union européenne et du gouvernement américain. On se rappellera alors que l'OLP et le Fatah de Yasser Arafat ont, jadis, eux aussi été qualifiés d'organisations terroristes avant de devenir, aux yeux d'Israël et de la communauté internationale et au gré du grand jeu géopolitique, une faction «modérée». Mais la politique du Quartette, et celle de Washington en tête, est empreinte d'approches a priori inconciliables: tout en cherchant à promouvoir la paix et la stabilité au Moyen-Orient, elle entrave les balbutiements démocratiques d'un islamisme politique perçu d'emblée comme menaçant. La capacité de ce gouvernement novice d'exercer son mandat au sein de l'Autorité palestinienne (AP), dont le budget de fonctionnement dépend largement de l'aide externe, a été bridée dès le départ par le boycottage international.
Pour mettre fin à cette situation, le Quartette demande au gouvernement du Hamas de reconnaître l'existence d'Israël, contre l'occupation duquel il s'est constitué. Alors que le mouvement est né du contexte d'occupation militaire et a acquis son capital politique à partir de sa résistance armée, le Quartette exige ensuite qu'il rejette toute forme de violence à l'encontre de l'État hébreu. En l'absence d'une forme de réciprocité, tandis qu'est de surcroît demandée au Hamas la reconnaissance des accords passés entre Israël et l'OLP, alors que ses électeurs estiment pour beaucoup que trop de concessions ont été faites par le leadership palestinien précédent, la population palestinienne a désormais le sentiment qu'elle n'a plus grand-chose à perdre dans sa lutte pour l'indépendance et la liberté. Le risque est sans doute là.
La mise au ban du Hamas en tant qu'entité terroriste est officiellement justifiée, enfin, du fait que sa charte constitutive (1988) prône la destruction de l'État d'Israël. Pourtant, plusieurs analyses indiquent que le Hamas était disposé à la modération de ces préceptes, notamment à travers sa transformation en parti politique et sa participation dans l'exercice de gouverne nationale. La capacité du Hamas d'adopter des stratégies plus pragmatiques était d'ailleurs démontrée par la trêve qu'il avait su imposer aux groupes armés pendant la période allant de février 2005 à juin 2006 mais qui prit fin avec les frappes de l'aviation israélienne qui ont fait des victimes parmi la population civile palestinienne dans la bande de Gaza. Exclure ce gouvernement élu du processus diplomatique risquait, au contraire, de radicaliser davantage un mouvement dont la capacité de nuisance était tangible, mettant ainsi en péril toute nouvelle tentative d'aboutir à une résolution durable du conflit. Dépourvu des fonds traditionnels d'aide bilatérale et perméable à l'influence d'acteurs régionaux concurrents, le Hamas a dès lors cherché l'appui logistique et financier des commanditaires syrien et iranien.
L'endurance de l'islamisme militant et ses ramifications régionales
Le renversement de l'équilibre interpalestinien des pouvoirs, tout aussi inopiné que la victoire du Hamas aux législatives de janvier 2006, n'a fait qu'inciter la communauté internationale (y compris les régimes arabes dits modérés) à renforcer ses politiques d'isolement: au «Hamastan» qui s'installe ainsi aux portes de l'État d'Israël est appliqué le traitement que Washington aime habituellement réserver aux «États voyous».
À l'émergence de la Palestine du Hamas en tant que laboratoire de l'islamisme politique se rattache, aux yeux de Tel-Aviv et de Washington, une hantise géopolitique connexe: celle de voir le succès du Mouvement de la résistance fournir un précédent favorable à des formations analogues qui risqueraient de miner l'assise des régimes alliés dans la région. Avec l'avancée de la confrérie des Frères musulmans sur l'échiquier politique de l'Égypte, allié stratégique des États-Unis depuis 1979, la montée de l'opposition islamiste en Arabie saoudite, premier fournisseur en hydrocarbures de la puissance américaine, le repositionnement d'un Hezbollah enhardi à la suite de la dernière guerre au Liban, le spectre, enfin, d'un régime confessionnel à majorité chiite en Irak, etc., c'est un véritable «effet domino» de l'islamisme politique traversant la scène politique régionale qu'on craint à Tel-Aviv tout comme à la Maison-Blanche.
Dans l'ensemble toutefois, les politiques d'isolement exercées par la communauté internationale à l'encontre du Hamas n'ont pas eu leurs effets escomptés mais se sont bien au contraire avérées contreproductives: 15 mois après l'entrée en fonctions de ce gouvernement, et ce, en dépit des mesures visant son étranglement, le Hamas prévaut d'un point de vue politique et militaire. Non seulement il a survécu en ralliant son soutien populaire autour de sa victimisation, mais grâce à la discipline et à la foi de ses militants et à l'endurance légendaire du peuple palestinien devant les mesures cumulatives de répression, la faction islamiste a réussi à imposer son pouvoir militaire de manière exclusive à l'intérieur de la bande de Gaza. C'est toutefois là un exploit pyrrhique puisque le Hamas devient ainsi prisonnier de sa propre victoire: dépourvu de toute légitimité internationale et dépendant de l'OLP pour recevoir les fonds nécessaires à sa survie à long terme, le parti islamiste n'a jamais véritablement eu l'intention de gouverner seul sur la scène nationale palestinienne.
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Graciela López Marclay, Chercheure à la chaire Raoul-Dandurand en études stratégiques et diplomatiques de l'Université du Québec à Montréal


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