Grand mensonge

Éducation — l'effondrement du système



Un livre coup-de-poing, dont le titre Le Grand Mensonge de l'éducation annonce la teneur, vient d'arriver sur le marché, bien argumenté pour brasser la cage. On s'y penche spécifiquement sur «les ratés de l'enseignement du français», mais la remise en cause qui y est faite peut s'appliquer à l'ensemble du système scolaire. Ce qui lance la question: n'y a-t-il pas beaucoup d'hypocrisie quant à nos attentes envers l'école.

L'ouvrage Le Grand Mensonge de l'éducation (Lanctôt Éd.) est dédié à Jean-Paul Desbiens et si, différence de contexte oblige, il ne deviendra sans doute pas un livre culte, il a quand même le mérite, à la manière du frère Untel, d'exposer crûment des lacunes qu'une foule de professeurs constatent.
Ici, trois enseignants, du primaire, du secondaire et du cégep, font voir la quadrature du cercle : des élèves à stimuler alors que ceux en grandes difficultés n'ont jamais été aussi nombreux dans les classes; des pénuries de professeurs qui ont conduit à l'embauche de gens moins compétents; des examens du ministère corrigés de façon laxiste; des cours de français au cégep s'appuyant sur une culture générale, alors que celle-ci, dans les faits, est terriblement faible...
Ce cahier des horreurs est sans pitié envers la réforme en cours, mais constate en même temps une dégradation généralisée du français qui dépasse le cadre de celle-ci. On en sort dévasté. Et perplexe.
Les solutions, lit-on en conclusion, doivent venir de la base, des profs eux-mêmes. Oui, que feraient-ils ces enseignants s'ils pouvaient oublier les prescriptions du ministère de l'Éducation, les approches des facultés d'éducation, les contraintes des conventions collectives, les consignes syndicales, les exigences des parents, avec les élèves réels qu'ils ont là, sous la main, en cette rentrée 2006 ? Sauraient-ils vraiment les faire cheminer, ces enfants que notre société bien compliquée leur envoie ? On les entend si peu, les simples profs sur le terrain...
La perplexité vient aussi du recul, nourri celui-là par un autre texte tiré lui aussi d'un ouvrage récent, Patrimoine scolaire, sa sauvegarde et sa valorisation (Éd. Multimondes), duquel est d'ailleurs issue la réflexion de Jean-Paul Desbiens que nous publions en page Idées. Un chapitre est consacré à l'analyse des programmes de français au Québec au XXe siècle, et on y constate à quel point les préoccupations à l'égard de la langue sont constantes. Depuis longtemps, on dit que les jeunes parlent mal, écrivent mal, manquent de connaissances littéraires. Dans une vieille chanson de Beau Dommage, Seize ans en 76 (que l'on n'entend plus précisément parce qu'elle est datée, alors que...), ne trouve-t-on pas le couplet suivant : «Y paraît qu'on écrit comme on parle, C'qui voudrait dire qu'on écrit mal. On est des traîtres, on va faire disparaître la langue de nos ancêtres.» Et c'est cet héritage à sauver qui sera le grand moteur d'action.

Chaque époque développera donc sa marotte, avec moult allers-retours : diction, phonétique, grammaire, orthographe, communication... Et le poids de l'apport de la littérature oscillera au gré des programmes. Un tourbillon dont il est facile de se moquer, mais qui part à chaque fois d'un même réflexe : ça va mal, on ne peut laisser la situation en l'état, alors agissons.
Aujourd'hui, on prône de ne plus toucher à rien, de revenir à... Mais à quoi au juste ? Il n'y a pas de réponse simple puisque chaque manière de faire a eu ses limites, d'où le constat qu'il fallait trouver autre chose pour faciliter l'apprentissage du plus grand nombre, corollaire obligé de la démocratisation de l'enseignement.
Jamais, toutefois, dans cette recherche à tâtons de la méthode adéquate (pratiquée dans toutes les matières), on ne remet en cause l'amalgame entre l'éducation pour tous et la réussite pour tous, qui explique pourtant le «grand mensonge» dénoncé ci-dessus.
L'école, du primaire jusqu'à l'université, est prisonnière d'un double discours. D'une part, elle doit veiller à ce que les apprentissages soient maîtrisés; d'autre part, nous ne tolérons pas l'échec. Que diraient les parents, les élus, les journalistes si une école constatait que le tiers des enfants de six ans qui la fréquentent ne sont pas de niveau, qu'ils reprendront donc le b-a ba le temps qu'il le faudra ? Ce serait le tollé. Et le système n'est pas conçu pour ça.
On veut donc des résultats. Partout en Occident, les ministres de l'Éducation fixent des objectifs de réussite, toujours plus élevés, le ministère s'arrange pour qu'ils soient atteints, les médias s'indignent s'ils ne sont pas respectés, les parents prennent fait et cause pour leur enfant. Et tout le monde ferme les yeux sur la classe réelle, celle avec laquelle le prof doit se débrouiller.
Peut-être que la démocratisation scolaire aurait dû s'accompagner de l'acceptation que seuls ceux qui le peuvent réussiront. Mais cela est absolument impensable dans nos sociétés assoiffées de diplômés et si concurrentes les unes des autres. Alors, on continuera de s'inquiéter, d'explorer, de réformer, de normaliser. Et de tout dénoncer.
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jboileau@ledevoir.ca


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