Gouverner sans le Québec

Élection fédérale 2008 - les résultats

Dans ses entrevues de fin de campagne, Gilles Duceppe a préféré ne pas faire de commentaires sur les propos que sa conjointe, Yolande Brunelle, a tenus au magazine La Semaine: «Le Québec, en votant pour le Bloc québécois, empêche chaque fois le Canada d'avoir un gouvernement majoritaire. Voilà donc un pays qui se gérerait mieux sans le Québec. Ce n'est pas rien.»
En 2006, l'élection de 10 députés au Québec avait constitué une belle surprise pour le Parti conservateur. Cette fois-ci, le Québec l'a sans doute privé d'une majorité. Même si la dégringolade annoncée par les derniers sondages ne s'est pas produite et que le «mystère de Québec» demeure entier, Stephen Harper se croyait sans doute en droit d'espérer que ses efforts des deux dernières années soient mieux récompensés.
Remarquez, pendant quatorze ans, le Canada s'est très bien passé du Québec pour se donner un gouvernement majoritaire. Le Bloc ne peut pas être tenu responsable du plus grand fractionnement du vote progressiste au Canada anglais.
En janvier 1991, Jacques Parizeau avait expliqué avec une franchise remarquable le profit qu'il espérait tirer de la transformation de la Chambre des communes en «Parlement à l'italienne» grâce à l'entrée en scène du Bloc québécois.
«Les souverainistes n'ont pas intérêt à ce qu'un grand nombre de personnes regardent encore Ottawa comme un gouvernement stable, sérieux. Il faut que l'image projetée soit celle d'un gouvernement faible, désorienté et qui va l'être plus encore à l'avenir», avait-il déclaré.
Lucien Bouchard, qui venait tout juste de fonder le Bloc, s'était défendu avec la dernière énergie de souhaiter l'élection d'un «Parlement bordélisé». D'ailleurs, personne n'a pu l'accuser de chercher à saboter le système durant les années où il a été chef du Bloc, et M. Duceppe ne peut pas l'être davantage.
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Contrairement à ce qu'espérait M. Parizeau, les Québécois n'ont pas semblé choqués le moins du monde par l'instabilité d'ailleurs très relative qui règne à Ottawa depuis quatre ans. Ils semblent même s'en accommoder très bien. C'est comme si, à défaut d'avoir quitté la fédération, ils voulaient simplement s'assurer que le gouvernement central soit trop faible pour constituer une menace.
Au référendum d'octobre 1995, une majorité de francophones a voté en faveur de la souveraineté, même si cela n'a pas suffi à assurer une victoire du oui. En revanche, lors d'élections générales, le scrutin uninominal à un tour leur permet d'accorder une majorité de sièges au parti de leur choix, comme en font foi les 50 bloquistes élus avec seulement 38 % des voix.
Mme Brunelle a raison: le Canada serait plus facile mieux sans le Québec. Ce qui est nouveau, c'est qu'il se gère de plus en plus sans les Québécois. Malgré la domination du Bloc, les cabinets de Jean Chrétien ont toujours compté des ministres québécois de poids entre 1993 et 2004. Outre le premier ministre lui-même, la présence des Paul Martin, Marcel Massé, Martin Cauchon, Stéphane Dion et Pierre Pettigrew permettait de faire illusion. La représentation québécoise dans le dernier gouvernement Harper était peut-être la plus faible depuis 1867, et on voit mal comment les choses pourraient s'améliorer.
Le premier ministre a sûrement été soulagé de la victoire de Jean-Pierre Blackburn dans Jonquière-Alma, mais la défaite de Michael Fortier est très coûteuse. Depuis sa nomination, Josée Verner est devenue l'incarnation même du principe de Peter en politique. En fin de semaine dernière, M. Harper a vanté publiquement la campagne de Maxime Bernier, mais son purgatoire n'est sûrement pas terminé. Plus que jamais, Lawrence Cannon sera l'homme fort des conservateurs au Québec.
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Même si les Québécois pestaient contre les libéraux, le poids des francophones au sein du gouvernement leur garantissait une certaine participation à la gestion du pays. Dans ces conditions, ils pouvaient se permettre d'élire à Québec des gens que cela n'intéressait pas.
Même si la souveraineté ne sera pas un enjeu déterminant des prochaines élections québécoises, une victoire du PQ n'en serait pas moins très lourde de signification. Malgré sa nouvelle ferveur dans la défense des intérêts du Québec, tout le monde sait que le premier ministre Charest demeure un fédéraliste inconditionnel, qui peut en quelque sorte pallier l'absence de Québécois au sein du gouvernement Harper.
Même si l'élection d'un autre gouvernement minoritaire à Ottawa lui enlève un argument, dans la mesure où la présence d'un gouvernement fort à Québec semble moins indispensable, il aurait peut-être intérêt à battre le fer pendant qu'il est chaud.
Il faut reconnaître qu'au cours des deux dernières années, Stephen Harper a fait de louables efforts pour amadouer le Québec, même si les erreurs commises durant la campagne ont démontré qu'il en avait encore une compréhension très limitée.
Le premier ministre n'a pas jugé utile de répondre aux questions que lui avait adressées M. Charest à la veille des débats télévisés entre les chefs de parti. Après les résultats décevants d'hier, on peut se demander s'il sera plus empressé de considérer les demandes ou les objections québécoises au cours des prochains mois.
Plus encore que les errements du PQ, c'est son «fédéralisme d'ouverture» qui a été le premier responsable de la baisse de la ferveur souverainiste depuis 2006. Le moindre durcissement pourrait avoir l'effet inverse.


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